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27 novembre 2014

Du déjà vu à Jérusalem ? », par Neve Gordon, universitaire israélien

Il y a un sentiment de déjà vu lorsqu’on observe les événements qui sont en train de se dérouler à Jérusalem. Pourtant l’intervention publique du chef des services secrets contre le gouvernement israélien est une première.

Du déjà vu à Jérusalem ? », par Neve Gordon, universitaire israélien

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Il y a un sentiment de déjà vu lorsqu’on observe les événements qui sont en train de se dérouler à Jérusalem. Pourtant l’intervention publique du chef des services secrets contre le gouvernement israélien est une première.

Et cependant, comme tout ce qui est déjà vu, certaines choses sont fondamentalement différentes. La toute dernière flambée de violence remonte à mercredi quand un adolescent palestinien a été grièvement blessé par un tir de police à Jérusalem-est. Mardi dernier, deux Palestiniens brandissant des couteaux de boucher, une hache et un fusil ont assassiné cinq personnes dans une synagogue –quatre d’entre elles en train de prier ainsi qu’un agent de police qui essayait de les sauver- avant qu’ils ne soient tués sur le coup par un policier israélien. Un jour plus tôt, un conducteur de bus palestinien avait été trouvé pendu dans son bus, et alors que les médecins israéliens affirmaient qu’il s’était suicidé, le médecin palestinien, en désaccord, insistait qu’il avait été victime d’un meurtre.

Alors que ce sont seulement les plus récentes victimes dans la Ville Sainte, il est crucial de se rappeler que d’autres formes planifiées de violence dirigées contre les résidents palestiniens ont été déployées sans retenue durant les dernières semaines. Les colons juifs se sont de nouveau embarqués dans une nouvelle vague d’expansionnisme immobilier dans la partie arabe de Jérusalem-est, en s’emparant des maisons palestiniennes. En même temps, les quartiers de la ville ont été bloqués, restreignant ainsi la circulation de milliers de résidents, puisque le gouvernement israélien avait décidé encore une fois de construire de nouveaux appartements sur la terre palestinienne expropriée. L’ancienne pratique du mandat britannique selon laquelle on démolissait les maisons des familles de terroristes présumés a été réinstaurée comme une forme de dissuasion. Et, peut-être plus important encore, des membres de la Knesset et des groupes de droite ont lancé une campagne concertée pour annuler le statu quo existant sur le Mont du Temple –selon laquelle les juifs prient au Mur des Lamentations tandis que les musulmans prient à Haram al-Sharif- permettant ainsi aux juifs d’affirmer leur souveraineté sur ce lieu sacré musulman.

Ce dernier point est crucial pour comprendre une des alarmantes transformations qui est en train de se mettre en place dans le conflit israélo-palestinien. Il faut se rappeler que la seconde intifada a fait éruption tout de suite après la visite-provocation d’Ariel Sharon sur le site d’Haram al-Sharif, fin septembre 2000. A cette époque les manifestants palestiniens avaient lancé des pierres sur la police israélienne qui avait aussitôt réagi avec du gaz lacrymogène et des balles de métal recouvertes de caoutchouc. Les manifestations s’étaient rapidement étendues à la Cisjordanie et à la bande de Gaza, et il avait fallu plusieurs années, des milliers de morts avant qu’Israël n’arrive à contrôler le soulèvement populaire.

Cette fois-ci, le discours nationaliste de Sharon et celui de Yasser Arafat ont été détournés avec succès par une rhétorique religieuse..

Naftali Bennet, le ministre de droite de l’économie dans le cabinet du Premier Ministre Benjamin Netanyahu, explique qu’Abbas est « un terroriste car il a dit que les juifs sont en train de contaminer le Mont du temple. » Bennet et ses alliés au gouvernement sont de cette façon en train de jouer la carte de la peur occidentale vis-à-vis de l’intégrisme musulman même si eux-mêmes présentent l’intégrisme juif comme anodin. Cette transformation est dangereuse non pas nécessairement parce que les luttes nationalistes seraient moins sanglantes que les luttes religieuses. –elles ne le sont pas- mais parce qu’elle est en train de nourrir l’extrémisme dans les deux camps.

Ceci, faut-il le souligner, est précisément ce que désire le gouvernement israélien. Il voudrait présenter le conflit comme un choc des civilisations à la manière de Samuel Hungtington, plutôt que comme une lutte des Palestiniens contre la domination coloniale. Parallèlement à la tentative du gouvernement de dresser les intégristes juifs contre les Palestiniens, la plupart des politiciens israéliens de droite, qui maintenant dominent le paysage électoral du pays, travaillent dur pour renforcer le mythe de « pas de partenaire pour la paix » comme une autre justification de leur refus actuel pour reprendre des négociations avec les dirigeants palestiniens. Les Palestiniens ne font pas seulement partie d’une civilisation différente et barbare, prétendent-ils, mais leurs leaders sont des terroristes, ou pour le moins ils soutiennent le terrorisme.

Quelques heures après le massacre dans la synagogue, Netanyahu a insisté sur le fait que l’attaque était « le résultat direct de l’incitation du Hamas et d’Abu Mazen (président Mahmoud Abbas) ». Ces mensonges ont déjà causé de lourdes pertes humaines.

Le ministre des Affaires étrangères, Abigdor Lieberman a ajouté que « Abbas avait transformé intentionnellement le conflit israélo-palestinien en un conflit religieux entre juifs et musulmans et l’incitation systématique à la haine qu’il mène contre les juifs –dont il dit qu’ils ne peuvent pas visiter le Mont du temple parce qu’ils sont ‘impurs’ –c’est le « feu vert » pour perpétrer ces attaques terroristes odieuses. Bennet a conclu que « Abbas, l’un des plus grands terroristes qui soient issus du peuple palestinien, porte directement la responsabilité du sang juif versé sur les tallit et les tefillin(*) alors que nous étions pleins d’illusions sur le processus (de paix).

C’est le moment quand le « déjà vu » devient réellement apparent. Des flèches comme celles-ci ont été tirées sur Arafat pendant des années et des mois avant sa mystérieuse mort il y a une dizaine d’années. Cette fois-ci, cependant, il y a eu une intervention inattendue qui a mis en évidence le mensonge derrière ses tactiques alarmistes et démagogiques.

Yoran Cohen, le chef des services secrets israéliens, connu également comme le « Shabak », est intervenu contre Netanyahu et les membres de son cabinet.

Le jour de l’attaque dans la synagogue, Cohen a affirmé que personne parmi les dirigeants palestiniens n’était en train d’appeler à la violence. « Abu Mazen n’est pas enclin à la terreur » a-t-il expliqué, « et il ne conduira pas son peuple au terrorisme. Il ne le fait pas en cachette non plus ». Le chef du Shabak a continué en critiquant les dirigeants israéliens pour le tour religieux que cela prenait. Il a averti que les réactions des Palestiniens à Jérusalem-est étaient exacerbées en raison d’une « série de confrontations centrées sur le Mont du Temple —qui incluent l’ascension de ce site par des membres de la Knesset- comme un projet de loi qui changerait le statu quo sur l’esplanade ».

Volontairement ou pas, l’officier de la sécurité israélien de plus haut niveau a accusé le Premier ministre et ses camarades d’inciter (à la violence) et de répandre de mensonges, en exposant comment ces dirigeants politiques nourrissent de tensions religieuses et produisent le mythe de « pas de partenaire » afin de perpétuer le conflit. Ce n’est pas un évènement mineur, puisque c’est la première fois dans l’histoire d’Israël que le chef des services secrets –pendant son mandat- a contredit le Premier Ministre et a publiquement révélé sa duplicité.

Si même le Shabak, l’organisation responsable de la torture et de l’assassinat des Palestiniens durant 47 années d’occupation pense que les dirigeants israéliens sont allés trop loin, alors la situation devient vraiment effrayante. Oui, c’est comme du déjà vu. Seulement il semble que l’entourage politique en Israël a atteint le fond.

(*) tallit : vêtement à quatre coins propre au judaïsme (pour la prière)

tefillin : deux petits boîtiers cubiques comprenant quatre passages bibliques (utilisés dans la prière)

Source : The Nation (US). Neve Gordon. 20/11/2014

(Traduit par Annie et Pedro pour CAPJPO-EuroPalestine)

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