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17 mars 2015

Haneen Zoabi, la candidate palestinienne qui défie Israël

Reportage intéressant de Christophe Boltanski, envoyé spécial du Nouvel Obs, sur la tournée électorale hors du commun de la candidate Haneen Zoabi, représentante du Parti Balad, en Israël.


"Intrépide, enflammée, provocante, la candidate nationaliste arabe Haneen Zoabi est détestée des Israéliens. Elle représente une communauté qui détient les clés des législatives du 17 mars.

Dès qu’elle prend la parole, des activistes d’extrême-droite entonnent la Hatikva, l’hymne national israélien, d’autres lui crient : "C’est notre Etat, pas le tien !", "Haneen à Jénine !" ou encore "Les Arabes dehors !" Invitée par la faculté de droit et des affaires de Ramat Gan, Haneen Zoabi est réduite au silence. A deux semaines des élections générales, cette députée arabe venait débattre avec cinq autres parlementaires, représentant les différents groupes de la Knesset, du rôle des femmes en politique.

Les hurlements redoublent lorsque l’une de ses supporters déploie un châle aux couleurs de la Palestine. Insultes, bousculades. Le doyen fait alors intervenir la police. Au moment où Haneen Zoabi s’apprête à quitter la salle, un jeune se lève et lui déverse sur la tête le contenu d’une bouteille de soda en la traitant de "terroriste".

A l’extérieur du bâtiment, sa conseillère en communication, Emily Moatti, est frappée à coups de barre de fer. Quelques jours plus tôt, Baruch Marzel, un colon de Hébron et leader de l’ultradroite religieuse, s’était engagé sur sa page Facebook à "effacer le sourire du visage de Zoabi". "Nous avons tenu notre promesse !" se félicite-t-il dans un message posté juste après l’incident et retiré depuis. Paradoxe : tous deux, Marzel et Zoati, ont été autorisés par la Cour suprême à se présenter devant les urnes après avoir été disqualifiés par la commission électorale.

"Nous ne sommes pas des victimes"

Intrépide, passionnée, résolue, parfois virulente, Haneen Zoabi est la femme la plus détestée des Israéliens. Courant d’un meeting à l’autre, vêtue d’un pantalon de cuir, de bottines, d’un chemisier mauve, et toujours avec le sourire aux lèvres, elle explique :
S’ils me haïssent autant, c’est parce que je ne corresponds pas à leurs stéréotypes. Je suis une Palestinienne féministe et laïque alors qu’à leurs yeux, compte tenu des positions que je défends, je devrais être une fondamentaliste du Hamas."

Accueillie par des applaudissements, elle prend place sur une semi-remorque transformée en estrade, à l’entrée de Sha’ab, un village de Galilée. "Nous ne sommes pas des victimes, mais les propriétaires de cette terre", lance-t-elle à une foule clairsemée, composée essentiellement d’hommes et de quelques femmes assises à l’écart.

Représentante de Balad, un parti nationaliste, elle est assurée d’être réélue. Elle occupe la septième place sur la "liste conjointe" présentée par les quatre principales formations arabes. Une première dans l’histoire du pays. "Nous la soutenons parce qu’elle n’est pas comme les autres. Elle dit ce qu’elle pense", s’écrie un étudiant.

La Knesset pour tribune

Agée de 45 ans et célibataire, cette native de Nazareth tranche dans le paysage politique local. Elle est la première femme à avoir intégré en 2009 la Knesset sous les couleurs arabes. Elle fait partie d’une minorité qui compte près d’un habitant sur cinq, tenue en suspicion et stigmatisée. "Nous sommes 20% du pays", a rappelé Ayman Oudeh, la tête de la liste conjointe, lors d’un récent débat télévisé. "Pour l’instant", lui a rétorqué Avigdor Lieberman, le ministre des Affaires étrangères qui prône un échange de populations dans le cadre d’un accord de paix avec les Palestiniens.

Haneen Zoabi illustre à elle seule les bouleversements intervenus au sein de sa communauté depuis Oslo. Durant les trois premières décennies de l’Etat hébreu, alors que les Arabes étaient soumis à une administration militaire, sa famille a fourni un vice-ministre de la Santé et un député-maire de Nazareth, tous deux sous l’étiquette travailliste. Elle souligne :
C’était une époque totalement différente. Les gens étaient surtout préoccupés par leur survie et votaient aux deux tiers pour les partis sionistes. Aujourd’hui, nous avons pris notre destin en main. Nous sommes plus matures politiquement."


Elle rejette l’idée d’un Etat juif : "Israël, répète-t-elle, doit être un pays démocratique pour tous ses citoyens." Elle exhorte les siens à réclamer l’intégralité de leurs droits civiques, tout en revendiquant pleinement leur identité.

Les Arabes israéliens, ça n’existe pas ! Nous sommes Palestiniens."

Elle considère son mandat parlementaire comme "un moyen et non une fin". Et notamment comme une tribune qui lui permet de défier les autorités israéliennes.

Haïe par la classe politique

Le Likoud la surnomme "Miss Marmara" depuis son équipée à bord du "Mavi Marmara", un paquebot turc qui, en mai 2010, tenta en vain de forcer le blocus maritime de Gaza. Dix activistes turcs sont tués lors de l’abordage du navire par un commando israélien. "Je n’avais jamais été témoin d’une chose pareille. C’était comme une guerre. Je voulais me rendre à Gaza pour libérer mon peuple", insiste-t-elle. Interrogée par l’armée, elle échappe à la prison grâce à son immunité parlementaire.

En juin dernier, après l’enlèvement de trois adolescents juifs en Cisjordanie, elle refuse de qualifier les auteurs du rapt de terroristes. Des propos qui lui valent six mois de suspension par le bureau d’éthique de la Knesset. Elle se défend :
J’ai condamné cet acte. Je suis, bien sûr, contre les assassinats et les prises d’otages. Mais je récuse ce mot. Israël crie au terrorisme à propos de toute forme de résistance. Même un jet de pierre devient du terrorisme."

Quand les députés chantent la Hatikva, elle quitte l’hémicycle. Elle s’est aussi rendue en Libye, du temps du dictateur Mouammar Kadhafi, et a salué la "possibilité pour l’Iran de se doter de l’arme nucléaire".

Des coups d’éclat qui lui valent une haine féroce d’une bonne partie de la classe politique. En six ans de mandat, elle s’est fait cracher dessus, conspuer, expulser à de multiples reprises. Ses collègues de droite veulent au pire l’envoyer en prison, au mieux l’exiler à Gaza.

Soutenue par les jeunes Palestiniens

Pour le politologue Amal Jamal, de l’université de Tel-Aviv, Haneen Zoabi est une création des médias.
Les Israéliens l’ont starisée pour mieux la pendre haut et court, dit-il. C’est tragique."

Mais sa pugnacité trouve un indéniable écho après de jeunes Palestiniens dits de "l’intérieur" de plus en plus déterminés à réclamer leurs droits. "Elle est courageuse", estime Majd Kayyal, un journaliste de Haïfa :
Elle s’exprime sans se préoccuper de savoir comment ses déclarations seront perçues par les Israéliens. Elle leur dit : ’Cela m’est égal si vous ne m’aimez pas.’"


La figure de Haneen Zoabi plait aux jeunes Palestiniens.Le discours de Haneen Zoabi plaît aux jeunes Palestiniens,de plus en plus déterminés à être entendus. (Sébastien Leban / "l’Obs")

Sa liberté de ton fait des émules. Comme Hanin Majadli. Depuis deux ans, cette jeune femme de 25 ans dialogue avec des juifs israéliens sur Facebook. Elle compte même un frère d’Yigal Amir, l’assassin d’Itzhak Rabin, parmi ses followers. Elle écrit en hébreu, une langue avec laquelle elle entretient, dit-elle, "de bonnes relations". L’étudiante en histoire médiévale prévient :

Mais le contenu de mes messages est aussi dangereux que s’il était formulé en arabe. Je refuse de me censurer."

Dans ses textes, elle dénonce un régime d’ "apartheid", revendique un Etat binational sur l’ensemble de la Palestine mandataire, raconte aussi les vexations qu’elle subit au quotidien. La propriétaire "très polie" qui, à cause de son nom, a refusé de lui louer un appartement à Tel-Aviv. Les videurs, à l’entrée des bars, qui l’éconduisent, elle et son petit ami. Les contrôles sans fin à l’aéroport Ben-Gourion. Elle a baptisé sa page : "Citoyen de deuxième classe".
La troisième force

Plus de la moitié de la population arabe vit sous le seuil de pauvreté. "Nous formons la couche la plus déshéritée du pays, souligne Mohammed Zeidan, directeur de l’Association arabe pour les Droits humains. Nous sommes victimes d’une politique claire de discrimination dans tous les domaines." Un exemple ? Le service national dont les Arabes sont exemptés et qui conditionne l’obtention de multiples avantages.
Dans une annonce d’embauche type, il est
précisé : ’Cherche secrétaire ayant accompli ses formalités militaires’. Comme si pour être une bonne secrétaire, il fallait avoir fait l’armée ? C’est un moyen légal de nous exclure."

Le professeur Amal Jamal n’hésite pas à parler de l’émergence "d’un mouvement des droits civiques". Il explique :

Avec les progrès de l’éducation et le développement des réseaux sociaux, les Arabes sont de plus en plus conscients des injustices qu’ils endurent. Ils veulent devenir des citoyens à part entière."

L’unité affichée par leurs principaux partis en est, selon lui, le reflet. A l’issue du scrutin, la "liste conjointe" arabe pourrait devenir la troisième force politique du pays, derrière le Likoud et l’Union sioniste conduite par le travailliste Isaac Herzog et la centriste Tzipi Livni. "Nous espérons obtenir 15 sièges contre 11 aujourd’hui, et empêcher Benyamin Netanyahou de former un cabinet de droite", déclare Youssef Jabareen, un candidat du Hadash, l’ex-PC israélien.

Cette entente sans précédent entre communistes, nationalistes et islamistes peut-elle tenir au-delà des élections ? Déjà, des différences sont perceptibles en son sein sur l’attitude à adopter en cas de victoire du centre-gauche. "Nous avons beaucoup obtenu en soutenant Itzhak Rabin entre 1992 et 1995", rappelle Ahmed Tibi, l’un des chefs de file de la liste arabe. Haneen Zoabi, elle, tranche :
"Notre position est très claire. Nous n’entrerons dans aucune coalition gouvernementale et nous ne recommanderons pas Isaac Herzog comme Premier ministre."

Par Christophe Boltanski, envoyé spécial

Source : http://actualites.nouvelobs.com/monde/20150310.OBS4297/haneen-zoabi-la-candidate-arabe-qui-defie-israel.html


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