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5 août 2015

Essayez de vous imaginer la vie de Huda, 22 ans, à Gaza

L’été dernier, elle devait venir en France, où elle était attendue. Mais les massacres israéliens en ont voulu autrement. Et cet été, nous ne la verrons pas non plus. Voici ce qui lui arrive (publié par Mediapart).

Été 2014, été 2015 à Gaza... Par Huda Abdelrahman

Vous connaissez peut-être Huda Abdelrahman qui habite à Gaza et a fait ses études de français là-bas. J’avais publié quelques unes de ses lettres sur mon blog l’été dernier, ce terrible été 2014. Cette année, de nouveau, Huda avait obtenu un visa pour venir en France du 25 juillet au 25 août de cette année et devait suivre une formation de 3 semaines pour compléter ses études de français à Besançon.Voilà ce qu’elle vient de m’écrire...

Gaza été 2015

Bonjour Elisabeth

Je veux seulement te dire que les israéliens n’ont pas même le respect envers nous pour nous répondre par oui ou non.

Puisqu’ils n’ont pas répondu, le consulat français a annulé le voyage

Et j’ai vidé ma valise pour la millième fois et j’ai pleuré pour la première fois.

J’ai déjà raté quatre voyages et voilà le cinquième.

J’ai seulement pleuré pour ce voyage peut être parce que j’avais tout l’espoir du monde pour voyager.

Peut être parce que j’avais tout préparé

Peut être que je me suis sentie opprimée pour la première fois par les israéliens.

J’avais pensé que je pouvais sortir pour la première fois de Gaza.

Ce qui me tue qu’ils nous avaient donné 100% d’espoir.

J’avais pensé que ce voyage serait différent, que je pouvais voyager finalement

Ce qui me tue c’est qu’aujourd’hui j’étais au bureau de voyage pour faire la dernière touche.

Et dès que je suis revenue chez moi j’ai eu le message du consulat.

Mais cela est répété plusieurs fois et qu’à chaque fois je leur envoie merci pour vos efforts, ils m’envoient on essayera l’année prochaine.

Et l’année prochaine est comme l’année dernière.

Le même message toujours le même mail.

Les mêmes mots...

Gaza Été 2014

Ma valise est faite, je pars à Paris dans quelques jours. Ma valise est bouclée. J’ai mis l’arc de triomphe en page d’accueil sur ma page facebook. Je me suis connectée avec mes amies de Cisjordanie avec qui je dois faire le voyage. Durant notre séjour, je leur apprendrais à danser. En échange, elles vont m’initier à la cuisine. J’ai 22 ans. Je suis nulle en cuisine. Mais je danse très bien.

Ma valise est faite. Le bruit des bottes a commencé.

Mais au lieu de parler de mon voyage à Paris, tout le monde parle de la guerre. Je fulmine, Je me dis les gens sont devenus paranos. Ils ne parlent plus que de nouvelle attaque, nouvelle guerre, nouveaux bombardements, c’est peut être pour la millième fois que j’entends la même phrase :

  • Tu ne dis rien, Huda ?
  • Non, mais c’est une manie, chez vous la guerre !
  • Tu ne veux pas nous croire, toutes les familles se sont préparées. Les bruits des drones couvrent nos voix, je sens la peur autour de moi, j’ai le cœur serré, mais je ne veux pas y croire.

J’ai un avion à prendre. C’est un mardi noir, le neuvième jour de mois de ramadan, le huitième jour du mois de juillet. C’est le mois du jeûne, nous sommes occupés, les femmes préparent les repas, les enfants jouent dans la rue pour oublier la faim, et les hommes dorment ou papotent.

Moi, je flâne d’un coin à l’autre, en essayant de profiter de mon temps. Nous n’avons pas d’ électricité, je ne peux ni regarder un film, ni ouvrir mon compte FB. Je ne peux pas non plus faire la cuisine, je ne peux pas aller à l’université puisqu’on est en vacances ; alors je préfère jouer avec mes neveux.

Je joue pour oublier que la tension monte à Gaza. A chaque fois que les rumeurs se répandent concernant une nouvelle guerre, une nouvelle invasion terrestre, tout le monde commence à avoir la chair de poule : on prépare les conserves, on stocke des sachets de farine, du sucre, du sel, deux ou trois bonbonnes de gaz, et souvent il ne se passe rien.

C’est devenu même un jeu stupide, chaque jour chacun prédit une nouvelle guerre et cela devient chiant.

Le soir, nous apprenons l’assassinat par l’armée israélienne de civils près du camp Al Shatee.

Nous sommes dans la chambre, réunis autour de l’ordinateur pour regarder en la vidéo de la frappe ciblée : maman, mes frères, mes sœurs. Je repasse très vite les images des deux dernières guerres, la peur de se réveiller seule, sans avoir les autres membres de la famille à côté, sans maison ou même sous les débris, de mourir brûlé, décapité, asphyxié … mais quelque chose me dit que cette fois-ci la guerre n’aura pas lieu.

Je refuse d’y croire. Je crie : - Arrêtez vos conneries, il n’ y aura pas une autre guerre, c’est stupide, c’est juste un moment difficile à passer. Je sors, je cours et je prie pour que mes paroles deviennent vérité. Je prie et je lève les yeux, je vois le ciel qui se déchire et j’entends les hurlements des F16. J’ai tout faux.

Nous sommes en plein ramadan, en plein été, il fait une chaleur atroce. La guerre vient de commencer. Je crève la dalle, je suis en nage, et j’ai la trouille. Les journées passent et se ressemblent.

C’est exactement comme un « time machine », qui nous ramène chaque jour au même jour, aux mêmes souffrances, aux mêmes peurs et aux mêmes boucheries.

Malheureusement les chiffres des victimes changent et s’allongent. Pour nous, les habitants de Gaza ville, au centre, la situation est plus calme. On entend les bombes tomber pas très loin de chez nous. On voit la fumée de chaque maison détruite dessiner dans le ciel la ligne de vie brisée de ses habitants, brûlés, déchiquetés ou enterrés sous les décombres.

Cette fumée parfume mes nuits sanglantes Je respire l’odeur du gaz toxique qui nous asphyxie. Je vois les drones en train de danser la salsa en accompagnant les F16. Je sens la terre trembler sous mes pieds à chaque bombardement. Pourtant, notre quartier est le plus sûr de la bande de Gaza, c’est un refuge pour les habitants des autres quartiers. Les gens nous envient, ils pensent que c’est le seul endroit où ils peuvent échapper à la mort. Mais la mort est partout.

Les premiers jours, l’armée israélienne, par humanisme, ne nous bombarde qu’après dix-neuf heures : l’heure de la rupture du jeûne. Le moment où toutes les familles sont réunies pour le repas du soir. Malgré les drones et leur bruit, malgré le vacarme des F16, nous nous mettons à table, chacun s’efforce de sourire pour cacher sa peur. Grâce à la guerre notre famille s’est agrandie. Sous notre toit vivent : maman, papa, mon frère aîné et sa femme, ma sœur, son mari et leurs enfants, mes deux autres frères et ma sœur célibataire, la famille de mon oncle avec ses cinq enfants. Nous ne sommes pas obligés de descendre au rez de chaussée chaque nuit. Quand les bombardements sont légers nous restons au deuxième étage, et mon oncle occupe le premier. Tout le monde assure pourtant que l’étage le plus sûr c’est le rez de chaussée.

J’ai du mal à croire cette version : - Si on est tous au rez de chaussée, et qu’ils nous larguent une bombe sur la tête nous risquons de recevoir sur la tête et la bombe et les deux étages en même temps. Donc je préfère mourir aux deuxième étage, là au moins je ne recevrais sur la tête que la bombe. Mes parents ne sont pas de mon avis : - Etre au rez de chaussée permet de fuir très vite la maison sans emprunter l’escalier. Plus logique, non ?

Nos nuits se sont transformées en jours. Comme les bombardements sont "raisonnables " la journée, nous essayons de faire le maximum de choses avant le coucher du soleil. Les garçons sont autorisés à sortir entre midi et 16 heures, à condition de ne jamais s’éloigner de notre quartier. Les filles, elles, il leur est interdit de mettre le nez dehors. Selon ma mère, elles sont trop sensibles, elles peuvent être paralysées à la vue d’une bombe alors qu’un garçon peut toujours prendre ses jambes à son cou et s’enfuir

Maman, ma sœur mariée et notre belle sœur s’occupent de la cuisine et du ménage chaque jour. Moi, je passe le plus clair de mon temps au balcon qui est ma fenêtre sur le monde. Nous n’avons l’électricité qu’une heure ou deux par jour, les batteries des portables et des ordinateurs sont à plat, la télé est éteinte, alors je préfère regarder ce qui se passe dehors. C’est ma télévision. Ma mère a beau crier :

  • Mais qu’est-ce que tu fais, tu es dingue, j’ai donné naissance à une folle, tu vas recevoir une bombe sur la gueule, ou des éclats, ferme le balcon, descends, tu t’en fous de ce que je dis, c’est ça, tu veux me tuer.

Oui, je m’en fous. Je ne l’entends plus. Je regarde le ciel, je guette le bruit des bombes, je suis des yeux les nuées de papiers que les israéliens nous larguent depuis les avions, où ils nous disent qu’ils nous bombardent mais qu’ils n’ont rien contre nous et que leur seul préoccupation est de ne pas nous faire du mal. Des fois, ils nous demandent d’évacuer un quartier ou un village. Nous, nous ne les prenons pas au sérieux. Ces papiers sont un jeu pour les enfants qui les prennent en plein vol pour les mettre à la poubelle. Nous, nous amusons comme des fous. Je passe des heures à regarder les foules des réfugiés qui ont tout perdu et qui errent dans la ville en portant sur le dos ce qui leur reste.

Je me suis fait alors un vrai ami, le portable SAMSUNG GT108, ce portable possède des pouvoirs magiques, meilleur que mille I phone ou Galaxys, il possède une batterie qui tient trois jours et il nous a servi plusieurs fois de torche et de radio au moment où Gaza était plongée dans l’obscurité. Parmi les dix-huit âmes qui habitent dans notre maison, deux personnes m’ont étonnée par leur indifférence totale à la guerre : mon petit frère âgé de 14 ans complètement adict aux jeux de vidéos, capable de calculer d’un coup d’œil le temps restant sur chaque batterie de portable, pouvant passer des heures devant l’écran et s’endormant pile au moment où son ordinateur s’éteint, complètement étranger à ce qui se déroule autour de lui. La deuxième personne c’est mon papa, il a passé les 50 jours de la guerre à poser la même question à tout le monde « si l’armée nous appelle pour évacuer la maison ? quelles sont les choses que vous allez prendre avec vous ? »

Les premières fois nous l’avons regardé avec l’irrépressible envie de le tuer, quelle idée de poser de pareilles questions durant ces moments si difficiles. Nous nous efforçons de le rassurer, de lui dire que cela n’arrivera jamais. Chacun tente de garder le sourire, c’est à dire de cacher sa peur. Il a persisté à poser sa question jusqu’au jour de l’Aïd. Le ramadhan touche à sa fin. C’est jour de fête. Nous sommes heureux de pouvoir jouir de trois jours de trêve. Nous pouvons sortir enfin, acheter de nouveaux vêtements, des bonbons, aller saluer la famille. Nous n’avons pas le cœur a faire la fête, tous ces morts, toute cette destruction.

Mais maman a insisté, c’est la guerre, c’est vrai, mais ce n’est pas une raison pour priver les enfants de leur fête. Nous sommes sorties. Les rues grouillent d’enfants qui courent et rient avec leurs jouets à la main, les magasins sont enfin ouverts, j’achète un chemisier rose et un jean. Mais sans joie. Je commence à mon tour à ranger la maison pour préparer la fête du lendemain. Vers 23 heures tout le monde se prépare à dormir car persuadé qu’Israël ne peut pas violer la trêve d’un jour aussi sacré que l’Aïd.

Depuis mon enfance, je ne dors jamais la veille de cette fête, par chance, nous avons de l’électricité, j’ai parlé avec des amies, avant d’aller sur le balcon. En bas de notre maison, je remarque un attroupement de jeunes. Je les vois qui s’affairent pour nettoyer le quartier et laver les voitures. Je les regarde avec admiration, j’ai envie de descendre et de me mêler à eux, j’ai envie d’être un garçon pour aller jouer avec eux, je les vois qui astiquent les portes des maisons jusqu’à les rendre pareilles à des miroirs, chacun montre à l’autre ses vêtements de fête. Je passe la nuit au balcon à scruter le ballet des hommes. A l’aube retentit enfin l’appel à la prière. je cours réveiller toute la maisonnée : "Debout, debout, c’est la fête".

Certains me regardent avec colère, car j’ai interrompu leur sommeil, ma mère, est la seule à se réveiller, nous avons préparé en semble le petit déjeuner. Je suis revenue au balcon pour admirer les enfants avec les costumes flambants neufs. Je sens la fête, j’oublie la guerre. Vers neuf heures, mon père enfile son costume et sort rendre visite aux autres membres de la famille.

Le ciel est bleu. Les drones se sont tus. Les F16 ont disparu. On entend juste le rire des enfants. On se met à croire en l’humanité des israéliens, ne respectent-ils pas notre fête religieuse ?..

Puis à midi, une nouvelle bombe : la marine israélienne a fauché des enfants qui couraient sur la plage.

La rue se vide d’un coup. Je cache les bonbons et les biscuits. Mon père était chez des cousins, une bombe est tombée sur le toit de leur maison. Mon père a eu la réponse à sa question : quand une bombe tombe sur la maison où tu te trouves, la seule chose que tu peux penser sauver c’est ta peau. Heureusement la bombe n’a pas explosé. Mon père est rentré traumatisé. Il a dormi toute la journée.

La fête est finie. Durant la guerre, notre préoccupation principale c’est comment charger nos téléphones et nos ordis. Tous les habitants du quartier chargent leurs appareils chez le commerçant qui a réussi à trouver deux litres d’essence pour faire marcher son générateur. Il est difficile d’arriver au point de vente de carburant, tout le monde a peur de faire ce long trajet en portant des bouteilles tout de gaz sur le dos. Car on risque de recevoir un missile, les aviateurs israéliens assurent qu’ils confondent les bonbonnes de gaz avec les roquettes.

La journée se termine à 19 heures, à l’heure de la rupture du jeûne. Après c’est le couvre-feu.

Je suis sidérée par l’intelligence de l’armée israélienne. Ses hommes savent très bien que nous guettons cette heure avec impatience depuis l’aube, que nous avons passé la journée sans boire ni manger, alors c’est le moment que l’armée va choisir pour nous bombarder de gaieté de cœur.

Nous mangeons alors n’importe comment et on court pour préparer nos affaires en cas de fuite.

Moi, j’ai en permanence dans mon sac, mon ordi, mon portable, un peigne, un pyjama, l’album photos de mes anniversaires, un pantalon, un chemisier. Mes frères, eux, embarquent les papiers les plus importants, les certificats, les passeports et les 7 papiers d’identité. Les enfants, eux, préparent leurs jouets dans un petit sac sous forme de lapin. On met tout cela devant la porte d’entrée et on attend dans le noir. Durant la nuit, nous ne subissons pas uniquement les bombardements de l’aviation, mais aussi des chars stationnés à la frontière, à Rafah et Beit Hanoun. Sans compter les vedettes de la marine qui nous pilonnent.

J’appelle cette armada l’orchestre, chaque arme à sa musique, son tempo, son rythme. Et le concert dure jusqu’à l’aube. Généralement, de 19 h jusqu’à minuit les bombes tombent d’une façon irrégulière, arbitraire et imprévisible. Parfois elles tombent toutes les demis heures, ou bien toutes les deux heures. A partir de minuit, toutes les frappes sont millimétrées, chronométrées, et les tapis de bombes décrivent un cercle qui se rapproche de plus en plus du cœur de la ville jusqu’à nous donner l’impression, à la fin, d’exploser dans nos têtes.

A minuit, nous descendons tous en catastrophe au rez de chaussée. Nous nous entassons les 18 dans la même pièce. Prêts à mourir. Nous sommes collés contre le mur, car il faut éviter d’être à proximité de la fenêtre à travers laquelle nous voyons l’ombre effrayante des arbres. A force, nous avons fini par connaître les bombes à leur bruit et à leur lumière, en un coup d’œil nous pouvons savoir son impact, si elle tombe loin ou près de nous.

J’aime ces moments d’obscurité et de peur. Nous sommes tous là entassés les uns sur les autres et on se raconte des histoires pour oublier la guerre.

Comme nos nuits sont longues, chacun parle de la mort qu’il désire. A la majorité dans notre famille, nous préférons mourir dans notre sommeil, car on ne sent pas de douleur, paraît-il. Parfois, il nous arrive de jouer aux experts en balistique, nous faisons semblant de distinguer rien qu’au bruit, les missiles israéliens des roquettes palestiniennes. Que de théories et de supputations ! On assure que les projectiles qui émettent un bruit sourd sont ceux de la résistance quant à ceux qui font du bruit excessif, ce sont ceux des israéliens. Durant ces nuits difficiles, il nous arrivait de mourir de rire.

Un soir pareil aux autres, je monte la garde sur le balcon avec mon petit frère. Toute ma famille dort. Soudain, j’entends des cris dans la rue. Je vois un groupe de gens dans la rue. Je ne comprends pas. C’est une folie de se rassembler ainsi. Les avions bombardent systématiquement tous les regroupements, afin de faire le maximum de victimes. Je regarde la foule et je vois les drones affluer vers notre quartier. Je me dis " Ca y est, on est morts". J’entends alors une femme appeler mon père : - Abo Salah, ouvrez la porte, l’armée israélienne a appelé Abo Ayman, le boucher, pour qu’il évacue sa maison. Ils vont la bombarder. Je cours réveiller tout le monde. La maison du boucher est à quelques mètres de la nôtre. Tout le monde s’habille à la hâte. Nous filons au rez de chaussée. On frappe de nouveau à la porte, ce sont cinq familles qui nous demandent l’asile. Nous nous entassons les uns sur les autres. Impossible de respirer. Impossible de bouger. Il fait une chaleur d’enfer. Personne ne parle à personne. Nous avons les dents serrées et chacun attend la déflagration qui va pulvériser la maison du boucher. Une heure, deux heures, trois heures passent et rien ne se passe.

Nous sommes crevés. Nous avons envie d’en finir, merde qu’elle tombe cette bombe à la fin et qu’on en parle plus.

Enfin, je ne sais qui demande à la grand-mère qui a donné l’alerte : - Comment vous avez eu l’ordre d’évacuation, c’est l’armée qui vous a appelé ? La grand mère qui dormait presque nous répond : - Mais quelle armée ? Je ne parle pas à l’armée, moi. C’est ma petite fille qui m’a appelé d’Arabie et elle avait peur que notre maison soit bombardée. Je me fie aux pressentiments de ma petite fille. A ces mots, les cinquante refugiés crient en chœur : - Comment, ce n’est pas l’armée ? - Non, je vous ai dit que je ne parle pas à l’armée.

L’envie de la tuer. Puis d’un coup tout le monde éclate de rire. Quel gag ! Les gens rentrent chez eux à trois heures du matin mais la vieille refuse. Elle reste, elle ne bougera pas tant que la maison ne sera pas bombardée. L’instinct de sa petite fille ne trompe jamais.

Me voilà de nouveau sur le balcon. Un autre nuit. Je suis allongée et j’essaye de distinguer la lumière des F16 de celle des étoiles. Les feux des F16 s’éteignent vite contrairement à ceux des étoiles. Je dors en tête bèche avec ma sœur. Ma mère a beau protester nous ne l’écoutons pas. Nous préférons mourir sous les bombes que de crever de chaleur.

Au milieu de la nuit, une énorme explosion secoue Gaza. L’aviation est en train de bombarder les tours de la Corniche. Les habitants ont été comme d’habitude prévenus dix minutes avant l’explosion. J’imagine la panique des personnes habitant le douzième et le treizième étage obligés de dévaler l’escalier en dix minutes sans emporter avec eux le moindre papier. Cette nuit là, les tours sont tombées les unes après les autres comme un château de sable.

Je me réveille de plus en plus tard, non par paresse, mais je préfère désormais le sommeil à la réalité. Quand l’armée nous fait don d’un cessez le feu, les gens en profitent pour revenir chez eux, s’assurer de l’état de leur maison, récupérer un objet ou deux, quelques souvenirs. Généralement, ils ne trouvent rien. D’autres préfèrent aller au cimetière pour parler avec des proches qu’ils ont perdus. Tous les mouvements de foule sont suivis par les drones et à la moindre agitation c’est un missile qui tombe du ciel. La guerre nous a appris à faire un bon usage du temps. Nous savons apprécier la moindre seconde de trêve. Nous vivons à fond la caisse.

Le dernier jour du cessez le feu, nous sommes sorties malgré les protestations de ma mère. J’ai pris une glace au chocolat, elle avait un goût unique, nous sommes allées dans un petit resto. Nous avons senti l’éternité. Je suis rentrée. J’ai regardé ma valise. J’ai pensé à tous les échanges que j’ai eus avec les filles de Cisjordanie qui devaient faire le voyage avec moi.

Sans m’en rendre compte, je me suis habituée à la guerre. Elle est devenue mon quotidien. Je me suis habituée à me réveiller au bruit des canons au lieu des oiseaux. Je me suis habituée à faire le ménage, le linge et la vaisselle en écoutant la voix des drones et de F16. Je me suis habituée à discuter avec ma famille en étant interrompue toujours par une bombe ou par la sirène des ambulance. Je me suis habituée à dormir avec la berceuse des missiles. Aussi, j’ai du mal à croire les gens qui pronostiquent la fin de la guerre.

Quelle fin ? La guerre n’a pas de fin à Gaza. J’ai 22 ans, et je n’ai connu que la guerre.

Au quarante quatrième jour de la guerre un cessez le feu est conclu. J’en profite pour ouvrir ma page Facebook. Je vois les posts, les commentaires et les messages de mes amies qui disent : ça y est, une heure seulement et ce cauchemar finira à jamais, une heure et on reprendra notre vie, la tranquillité nous manque, le sommeil nous manque, la mer nous manque aussi, l’université, les études, les livres, les examens, les rues, les magasins, les charrettes et les charretiers , nous manquent aussi, même les klaxons des voitures nous manquent. L’été, le ramadan, la fête, les vacances nous manquent, ah si seulement on pouvait avoir un autre été, un autre ramadan et une autre fête pour rattraper ce qu’on a raté".

À 20 heures, nous sommes tous assis devant la télé et le présentateur nous annonce la " Victoire". En une fraction de seconde, toute la bande de Gaza est dans la rue. Les gens sont comme fous. Privés de soleil, de sommeil et de vie durant ces deux mois d’enfer, ils hurlent, dansent, pleurent.La guerre est finie. Je cours dans ma chambre. Je sors ma valise. La guerre est finie. Je vais pouvoir aller à Paris, danser sous l’Arc de triomphe.

La guerre est finie mais les portes de Gaza restent bouclées. Je ne défais pas ma valise J’ai toute la vie pour attendre. J’ai 22 ans."

http://blogs.mediapart.fr/blog/elisabeth-chaudanson/040815/ete-2014-ete-2015-gaza-par-huda-abdelrahman

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