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2 février 2016

Torab Hagh Shenas nous a quittés

Nous avons la tristesse d’annoncer le décès de notre ami Torab Hagh Shenas, décédé la semaine dernière à l’âge de 74 ans. Résistant depuis plusieurs années aux ravages de la Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA, également appelée maladie de Charcot) était hospitalisé depuis 2013 en région parisienne.



Venu d’Iran, ce militant infatigable de l’internationalisme révolutionnaire, exilé en France depuis une trentaine d’années, avait consacré toute sa vie durant une part importante de son énergie à la résistance du peuple palestinien.

Le soir même de sa mort à l’hôpital Emile Roux de Limeil-Brévannes (94), Torab travaillait encore à la traduction d’un texte de notre campagne BDS de boycott de l’Etat d’Israël. Cette contribution à la cause palestinienne aura donc été le dernier acte de son existence. Le texte a été publié en persan dès le lendemain de sa mort, sur le site de son organisation Peykar (« Combat ») : http://www.peykarandeesh.org/felestin/958-2016-01-25-23-32-17.html

Nous avions fait la connaissance de Torab il y a une dizaine d’années, et il était rapidement devenu un membre très apprécié de notre association.

Ses funérailles auront lieu le vendredi 5 février, au cimetière parisien du Père-Lachaise (rendez-vous à 13h30 au crématorium, entrée du cimetière côté M° Gambetta)

Nous joignons à cet hommage l’éloge funèbre rédigé par l’un de ses camarades de lutte, exilé en France comme lui. A lire ci-dessous.

50 ans de luttes, 50 ans de passion révolutionnaire !

Torab Hagh Shenas, une des figures majeures du mouvement révolutionnaire et communiste Iranien, s’est éteint le 26 Janvier 2016 à l’âge de 74 ans à Paris. Il était un internationaliste convaincu et a consacré toute sa vie à la solidarité avec la lutte des travailleurs et des peuples en lutte contre le capital et la réaction.

Définir dans un petit communiqué l’étendu de sa personnalité et de tous les aspects de son engagement serait impossible, mais on peut néanmoins en donner un aperçu.

Il était né dans une famille modeste et traditionnelle de Jahrom, petite ville de la région de Fars au centre de l’Iran. ; Sa famille avait des liens de parenté avec le clergé chiite de la région mais son père, à l’inverse de son oncle qui devint mollah, n’a pas suivi le chemin tracé parmi les notables de la région, et se contenta de sa vie de petit villageois s’occupant de son petit troupeau de chèvres et de moutons.

Dire que Torab a connu la pauvreté dès son plus jeune âge n’est pas exagéré ; Parallèlement à l’école, il aidait son père dans les tâches quotidiennes et était impliqué dans la petite entreprise familiale. C’est dans la perspective d’éloigner Torab de ces conditions misérables et aussi peut-être dans l’espoir de le pousser vers une carrière religieuse que sa mère insista pour qu’il intègre l’école de Feyzieh de Ghom qui était et reste le centre d’éducation du personnel religieux du clergé Chi’ite. Torab intégra donc dès ses 14 ans cette école et y étudia pendant 3 ans. Parallèlement à ces études religieuses et coraniques il passa avec succès l’enseignement secondaire et obtint son diplôme de fin d’études en 1960.

Fort de ses connaissances religieuses et coraniques, maîtrisant parfaitement l’arabe, tout en ayant poursuivi le cursus classique, Il se lança donc à 18 ans dans la sphère sociale et politique. Il a assumé très vite des responsabilités dans l’association des étudiants Islamiques et devint membre de Jebheh melli (Front National de Mossadegh) et Nehzat e Azadi qui rassemblaient toutes les forces démocratiques contre la royauté du régime du Shah.

En effet, le régime du Shah qui préparait au début des années 1960 sa « Révolution Blanche » (des réformes visant la destruction des rapports traditionnels et l’essor du capitalisme en Iran) a engagé une vague d’arrestations et de répression pour préparer le terrain. Dans la répression qui a suivi, les dirigeants des organisations de l’opposition furent arrêtés. Il participa activement à toutes les actions de ces organisations jusqu’à l’arrestation suivie du procès de ses dirigeants (M.BAZARGAN qui est devenu Premier ministre sous Khomeiny et Ayatollah Taleghani un dignitaire religieux radical …)

Torab en tant que responsable de l’association estudiantine était de toute les manifestations et les actions : il se trouva rapidement « signalé » par la Savak (la police politique du Shah) en 1964, ce qui l’amena à fuir la capitale Téhéran et à faire profil bas en province (à Tabriz, nord-ouest) pendant plus de 6 mois.

Pendant ses années de lutte, il fit la connaissance d’autres membres de l’organisation estudiantine ( Mohamad Hanif-Nejad, Saïd Mohsen …) et forma avec eux un petit groupe de militants. Face au réformisme et à l’inconséquence des partis qui dominaient l’opposition, ce groupe se radicalisa de plus en plus et sous l’influence des lutte de libération nationale et des Guérilla dans les pays sous domination étrangère (Algérie, Amérique latine …) finit par adopter après plusieurs années de lectures, d’études et de discussions internes, la stratégie de la lutte armée . Cette organisation engagea ses actions, après plusieurs années de préparations théoriques, pratiques et militaires en 1966. Ils se sont baptisés : « l’Organisation des Moudjahidines du Peuple ».

L’organisation est à partir de cette date en guerre ouverte contre le régime du Shah et sa Savak. Ils avaient comme but de faire de la « propagande armée » en éliminant les conseillers et les généraux américains qui travaillaient en Iran au service du Shah. Cette lutte à mort continua jusqu’en 1972 où les combattants qui avaient au départ interprété le Coran d’un point de vue militant et révolutionnaire, dans leur pratique de lutte se heurtèrent aux préceptes islamiques, et étaient de plus en plus attirés vers la conception marxiste et matérialiste du monde. Ce processus dura quelques années, officiellement jusqu’en septembre 75, et ne fut pas sans heurts ni victimes.

L’Organisation qui désormais signait « La branche marxiste-léniniste des Moudjahidines » participa activement à toute les luttes contre le régime du Shah jusqu’à son renversement en février 1979.

Torab, pendant toute la période de Moudjahidines, à part ses activités militantes pratiques ne cessait ses activités de traduction et de diffusion interne. Sa connaissance de l’arabe et de la région du Proche-Orient ont fait que dès mars 1970 il fut envoyé clandestinement au Liban et en Jordanie pour se mettre en contact avec le Fatah de Yasser ARAFAT. Le but de ce contact, qui fut permanent jusqu’à l’insurrection iranienne, était bien entendu le soutien politique à la résistance palestinienne (qui faisait partie de l’ADN de Moudjahidines) mais aussi de participer aux camps de guérillas, à l’apprentissage du maniement des armes, des entraînements militaires et aussi de se procurer des armes et matières explosives à utiliser en Iran contre le régime du Shah.

Torab, en faisant, clandestinement, de nombreux aller-retour entre l’Iran, les pays du Golfe et le Moyen-Orient a contacté de la part des Moudjahidines toutes les forces révolutionnaires et même les Etats qui se prétendaient « progressistes »

Il est à noter qu’en 1972, avec un autre camarade Hossein Rouhani, il a rendu visite à Khomeiny qui était exilé à Najaf (Bagdad) depuis 1964, pour lui expliquer les buts et les stratégies de Moudjahidines ; Khomeiny qui avait déjà rencontré une première fois Torab en 1970 et s’était avoué « impressionné » par la maîtrise des textes chiites par ce jeune homme, rejeta clairement la stratégie de la lutte armée, ce qui conforta la tendance radicale naturelle de l’organisation.

En 1974, il se maria avec Pouran Bazargan, une autre figure de lutte et d’engagement, surtout en rapport avec la question palestinienne (elle était infirmière dans le camp de Sabra au moment du massacre) et la question de la lutte des femmes ; Pouran est décédée en 2007 et a laissé un grande vide dans la vie de Torab. Pouran était l’amour de sa vie et on ne peut dissocier Torab et ses activités de l’accompagnement et du soutien de tous les instants de Pouran.

Juste avant l’insurrection de 1979, l’Organisation rejeta la stratégie de la lutte armée et s’orienta clairement vers la classe ouvrière et un travail de fond en direction des ouvriers et travailleurs. L’Organisation Peykar :( Lutte pour la libération de la classe ouvrière), dont Torab peut être considéré comme membre ‎fondateur‎ est née fin 1978 et son premier tract est publié le 7 décembre de la même année..

Depuis cette date Torab était membre de la rédaction du journal Peykar, qui a compté 127 numéros ; sur sa brève période de vie du 28 avril 1979 au 15 novembre 1981.
Ces trois années de révolution étaient de celles qui durent une éternité en termes d’intensité et d’acquis d’expérience. Torab y a participé de tout son cœur. Cette période de lutte intense contre le nouveau pouvoir islamique qui pour se fortifier et se stabiliser a utilisé toutes les ficelles de la politique.

Peykar était la seule organisation qui a dénoncé la gesticulation de la prise de l’ambassade américaine à Téhéran (79-81) et a dévoilé la nature profonde de la république Islamique comme un régime réactionnaire qui ne veut que trahir les idéaux de liberté, d’égalité et de justice sociale de l’insurrection

A la même époque, l’essor du mouvement populaire et le développement croissant des forces d’opposition au régime a obligé celui-ci de détourner ce mouvement et de créer un semblant d’Unité Nationale en se lançant dans une guerre contre l’Irak, sanglante et sans enjeu réel, qui a duré plus de 10 ans et a fait périr plus d’un million de jeunes irakiens et iraniens. Encore une fois Peykar fut la seule force à se dresser courageusement contre le régime iranien. Dans cette guerre Iran-Irak, Peykar fut la seule à dénoncer cette boucherie injuste imposée par les gouvernements des deux pays à leurs peuples respectifs.

Mais les forces révolutionnaires ne pouvaient être longtemps tolérées par le régime. Une vague de répression sans précédent s’abattit sur toutes les forces de gauches et démocrates La direction de Peykar a subi une attaque féroce le 3 février 1982 où 14 membres furent arrêtés. Beaucoup d’entre eux ont été exécutés par la suite.

Entre-temps, Peykar toujours à la recherche de la meilleure tactique à adopter contre le régime, était secoué par des débats internes sur la tactique a adopter dans la lutte de plus en plus manifeste des coalitions du régime. Aujourd’hui nous savons à quel point ces divergences étaient liées à la situation générale de la gauche mondiale et de la crise qu’elle traverse depuis, mais à l’époque toute la discussion était coagulée sur la tactique envers l’équipe dirigeante. Et mener une discussion interne et dépassionnée à l’intérieur et avec les sympathisants s’est avéré impossibles.

La publication de Peykar No110 en 1981 déclencha une crise interne dans l’organisation qui très vite désorganisa la structure et créa des courants oppositionnels et puis des fractions. Ce qui facilita la tâche des agents du régime. Après l’arrestation de la Direction, qui avait perdu grandement ses soutiens à la base, des scissions commencèrent à apparaitre ;
Face à une tendance fractionniste qui ne respectait plus la structure et les instances anciennes, Torab qui avait échappé aux arrestations, se rangea du côté de ceux qui désiraient continuer la discussion et le débat interne et cette tendance s’organisa pour sortir de l’Iran avec l’espoir de surmonter la crise et de rebâtir l’Organisation.

Une des raisons de ce choix de la part de Torab était de préserver l’Organisation pour venir en aide à ceux des camarades qui étaient en fuite ou dans la clandestinité. Mais ceci ne fut pas possible et les agents du régime chassèrent les révolutionnaires dans les rues. Proportionnellement ; Peykar avec plus de 650 exécutés est certainement une des organisations qui a le plus alourdi le bilan macabre de la répression perpétrée par la République Islamique.

Torab sortit donc clandestinement, en compagnie de sa femme Pouran Bazargan, une autre camarade de l’Iran et après plus d’un mois passé en Turquie, arriva à Paris le 12 mai 1982.
Dès leur arrivée ils se sont mis en relations avec les étudiants iraniens sympathisants de Peykar à Paris puis en Europe et aux USA. Torab essaya de transmettre le plus fidèlement possible les discussions relatives à la crise interne. Pendant cette période il a publié plus de 30 numéros d’un bulletin interne, et a aidé par tous les moyens les militants qui arrivaient à se sortir des griffes du régime.

Mais la crise de Peykar qui n’était autre qu’une manifestation de la crise du mouvement communiste internationale après les changements structurels du capitalisme mondial, ne pouvait avoir une résolution immédiate et claire. Après un temps avec la dissolution du groupe qui soutenait cette alternative, l’idée de réédifier Peykar fut pratiquement abandonnée.
Mais Torab ne pouvait accepter l’idée d’une interruption de la lutte. Si Peykar avait choisi le silence, ce n’était pas une raison pour se résilier à l’horrible réalité du capitalisme mondial et du régime iranien. Il s’agissait de participer à lutte incessante des peuples opprimés, des travailleurs, de soutenir les résistances populaires et en même temps de contribuer à l’émergence d’une théorie capable de penser le capitalisme restructuré et définir les moyens d’y mettre une fin.

Torab et ses nouveaux compagnons décidèrent de prolonger la lutte sur le plan politique, tant que la justesse des analyses n’était pas mise en cause et théorique en traitant de manière très précise les concepts et les analyses qui s’étaient trouvés rejetés dans la pratique. C’était une toute nouvelle dimension qui s’ouvrait à sa lutte. Et le fruit de cette activité fut la création d’un groupe en 1987 qui a publié à ce jour une quarantaine de livres ainsi qu’une revue Andisheh va Peykar (Pensée et Combat) dont le premier numéro est de décembre 1993 ; La volonté de participation à l’élaboration d’une théorie critique amena Torab et le groupe à participer aux travaux du Congrès International Marx et la publication en trois volumes de textes importants présentés lors de ses différents Congrès. Ces titres ont été édités également en Iran.
Ses trente années d’exil furent une période d’activité politique rédactionnelle et éditoriale intense pour Torab, Pour lui, le but ultime de la vie était la lutte contre les injustices et les inégalités. Aucun instant de sa vie n’était vécu s’il n’était associé d’une manière ou une autre à la lutte. Il fallait penser, lire, écrire, participer, préparer, … en relation avec le changement social et vers l’anéantissement de la misère humaine.

C’est pourquoi il a été un des auteurs et traducteurs les plus prolifiques qui soient. Ses sujets de prédilection étant : les questions politiques iraniennes et internationales, : la résistance palestinienne (Innombrables articles, textes et livres) il a été notamment le traducteur qui a fait connaitre Mahmoud Darwich en persan en traduisant entre autre : « Etat de Siège »), sur la révolution en Amérique Latine (Livre à la mémoire de Che Guevara, édition et préface de deux livres sur la révolution zapatiste), la question des Femmes (traduction du Livre de Mohamad Harbi La situation de la Femme en Islam), les questions théoriques du marxisme (textes, articles et traductions notamment d’Althusser, d’Etienne Balibar, de Jacques Bidet, de Samir Amin , de M.Lewi, de Jacques Derrida, Georges Labica, Jeanne Habel, Gilbert Achcar, Daniel BenSaïd, Howard Zinn, W Haug,… ) Il était un amoureux de la littérature et a écrit des textes sur des écrivains et poètes iraniens (texte remarqué sur Forough Farokhzad, ou la traduction du livre « Salman Rushdi et la vérité en littérature » de S.Jalal-ol Azm , la pièce « Marx à Soho » de Howard Zinn)

Depuis la progression inexorable de la maladie, qui le priva de l’usage de ses membres dans les deux dernières années, il continuait à travailler en dictant ses textes et traductions aux camarades qui l’assistaient.

Le soir même de sa mort, jusqu’à 18 h il a terminé un article sur la campagne de Boycott des produits Israéliens

Il est parti en laissant une place béante à nos côtés.

Habib Saï
Pour Andisheh va Peykar

CAPJPO-EuroPalestine


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