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22 août 2016

Interdiction du burkini : la France ridiculisée par la presse étrangère

La polémique et les nouvelles interdictions de plusieurs villes concernant le port du burkini sur les plages ont choqué tous les journalistes étrangers qui ne comprennent pas une telle intolérance vis à vis d’une seule religion. Nous reproduisons également l’analyse intéressante d’Olivier Roy, sur la question.



Une femme en burkini, sur une plage marocaine.

Les anglo-saxons comme les latins se moquent sans retenue de la polémique française sur la bikini.

"Et pourquoi ne pas interdire aussi le sari indien et les nonnes sur les plages ? ", interroge La Réppublica

"Chez nous, une telle interdiction serait inconstitutionnelle", déclare le ministre italien de l’intérieur. Angelino Alfano souligne : "Si notre pays est plus sûr c’est parce que nous n’avons jamais donné le sentiment d’un rejet de la culture musulmane. Personnellement, je ne prie pas Allah, mais j’ai été élevé dans le respect de toutes les religion et dans une culture qui prévoit la liberté de culte".

Ainsi, la piscine communale de Bolzano a été la première à autoriser en 2015, une journée ouverte aux femmes. D’autres l’ont suivie, et s’en portent très bien. Cela n’a pas entraîné la moindre "crise".

De son côté, la BBC ironise : "Les autorités françaises devront apprendre à bien faire la différence", en montrant côte à côte un homme en tenue de plongée et une femme en burkini."

Et le New York Times de se moquer : "Le burkini, c’est pour la France, la nouvelle menace sécuritaire !".

The Telegraph écrit carrément : « Les maires qui interdisent le burkini le font au nom de la laïcité, alors qu’il s’agit en réalité d’un acte de fanatisme insensé de leur part »

Pour The Independent, interdire le burkini équivaut à une décision arbitraire et contre-productive. « Je ne comprends pas, écrit Sean O’grady, comment les maires de ces communes sont devenus des militants en faveur de la bonne tenue à adopter pour batifoler dans la Méditerranée. »

A l’autre bout du monde, le journaliste australien Neil Frankland ne comprend pas non plus ces interdictions. Dans son pays, le burkini « fait désormais partie de la culture de la plage, il est un symbole de rapprochement puisqu’il a permis aux femmes musulmanes d’allier le respect de leur religion tout en appréciant une journée au bord de la mer », écrit-il dans The New Daily.

La créatrice australienne du burkini, Aheda Zanetti, elle pose la question : "Les maires et les politiciens français veulent interdire seulement le burkini ou bien tous les musulmans ?"
"En Australie, le burkini est bienvenu et tout le monde se fiche de savoir qui est musulman, chrétienne, Hindou, juif ou autre. Vous êtes tous les bienvenus ici."

Et quand on lui demande si elle a reçu des menaces, elle répond : "Non, et je peux même dire que les ventes ont augmenté".

Aux Etats-Unis, l’International Business Times publie une tribune de la Femen Inna Shevchenko, qui estime que « le burkini est sexiste, mais lorsqu’on interdit aux femmes de le porter, on se comporte exactement comme une dictature, avec sa police des mœurs ».

La presse internationale ne se gêne pas pour souligner le caractère grotesque de la polémique.
Ainsi, le Washington Post revient sur « la plus étrange des justifications » de Lionel Lucas, le maire de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), pour qui le burkini n’est pas hygiénique. « Pour qui ? Pour les poissons ? » s’interroge la journaliste américaine, Kathleen Parker. « Il est choquant de voir que des hommes se battent encore à propos de ce que les femmes devraient faire de leurs corps, estime-t-elle. En fonction de l’époque – et souvent de la religion dominante – les femmes montrent soit trop, soit pas assez. »

La palme de l’ironie revient au Guardian où la journaliste Remona Aly tourne l’interdiction en ridicule et donne « cinq bonnes raisons de porter le burkini » : « 1- Vous allez créer une frénésie médiatique et parfaitement détourner l’attention des sujets qui comptent vraiment. 2- Vous allez faire des économies en crème solaire et en cire dépilatoire. 3- Vous allez diversifier le mouvement de libération des femmes en refusant que qui que ce soit vous impose un maillot intégral, une ou deux pièces. 4- Vous allez pointer le ridicule de la situation. Car qui eut cru qu’un petit tour au rayon piscine de Marks & Spencer allait déboucher sur un achat terroriste ? 5- Vous allez célébrer la liberté en montrant à Monsieur le maire que l’égalité s’applique aussi en matière de diversité. »

INTERVIEW D’OLIVIER ROY PAR JULIETTE DUCLOS

Professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), où il dirige le programme méditerranéen, Olivier Roy est un spécialiste de l’islam. Il y a consacré différents ouvrages comme En quête de l’Orient perdu, en 2014, ou La laïcité face à l’islam, en 2005. A contre-courant du débat actuel, le chercheur en science-politique estime que le burkini, loin d’être un "retour en arrière", est révélateur d’une alliance entre modernité et religion.

Francetv info : Cannes, Villeneuve-Loubet, Sisco, Le Touquet, Nice... En quelques jours, de nombreuses communes ont pris des arrêtés anti-burkini. David Lisnard, le maire de Cannes, a expliqué qu’à ses yeux, il s’agit d’"un uniforme qui est le symbole de l’extrémisme islamiste", dans un contexte "d’actes terroristes". Le port du burkini est-il un signe d’adhésion à des "mouvements terroristes" ?

Olivier Roy : Ces amalgames sont absurdes. Le groupe Etat islamique ou les talibans n’autoriseraient jamais le burkini. Au contraire, cette tenue est l’exemple même de la gentrification de la pratique religieuse musulmane dans l’espace occidental. Ce maillot de bain couvrant est symboliquement lié l’ascension sociale de certaines musulmanes. Le porter représente une tentative, pour des femmes, plutôt jeunes, de poser un signe religieux sur une pratique moderne, c’est-à-dire la baignade en famille.

Le burkini est typiquement une tenue de femme de deuxième ou de troisième génération des descendants d’immigrés maghrébins. Ce n’est pas leurs mères qui le porteraient. Si elles avaient voulu se baigner, elles l’auraient fait tout habillé. Dans ce débat, il y a une incompréhension totale de ces stratégies individuelles d’affirmation.

Mais est-ce que le lien entre fondamentalisme et jihadisme est fondé ?

Nous n’avons aucune preuve qu’une longue pratique religieuse pousse au jihadisme. Selon moi, c’est même exactement le contraire. Tous les terroristes, que ce soit les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, ou encore Adel Kermiche, sont ce que l’on appelle des "born again", des personnes qui font un soudain retour au religieux, dans une perspective de radicalisation. Ces jeunes ne se préoccupaient pas de l’islam avant. Leur volonté est de se révolter contre la société française. Et ce n’est pas en opposant "un bon islam" et "un mauvais islam", qu’on luttera contre le terrorisme.

En revanche, on peut contribuer à leur isolement et faire en sorte qu’ils ne représentent pas l’avant-garde de l’islam, en laissant émerger une pratique de la religion apaisée, qui se fond dans le paysage français. Mais pour cela, il faut reconnecter des marqueurs religieux avec des marqueurs culturels modernes. Et le paradoxe, c’est que le burkini, à sa manière, est une tentative de reconnexion.

Pour le maire de Sisco, en Corse, l’interdiction "n’est pas contre la religion musulmane, mais pour éviter que l’intégrisme ne se propage". Le port du burkini est-il révélateur d’une augmentation des pratiques rigoristes chez les musulmans ?

Non. Les débats sur le port du burkini et de la burka, par exemple, doivent être distingués, car le burkini est une invention récente [créé en 2003 en Australie], qui fait sauter les fondamentalistes au plafond. Pour ces derniers, une femme n’a pas à se promener sur la plage, et encore moins se baigner ! Donc le burkini est, au contraire, une tenue moderne, qui n’a rien de traditionnel ou de fondamentaliste.

De plus, l’acceptation de signes religieux, comme le burkini, dans l’espace public, est la meilleure manière de saper l’influence des fondamentalistes. Plus on éloigne la pratique religieuse de l’espace public, plus on laisse le champ libre aux extrémismes religieux. Il faut donc, au contraire, laisser aux individus une certaine forme de liberté dans l’expression de leur religiosité. Après, le problème est que ces signes religieux doivent s’inscrire dans une compatibilité avec la société française.

Mais il y a quand même une volonté d’affirmation religieuse...

Oui, évidemment. Les femmes qui portent le burkini sont croyantes, et le revendiquent, tout en essayant de trouver un compromis entre leur foi et leur vie de jeune intégrée. C’est tout le paradoxe du débat actuel. En France, on estime que le burkini est un retour en arrière. Alors que ces femmes sont dans l’invention d’un compromis entre leur modernité et leur foi. Cette tenue est un compromis, de même que le port du foulard sur une tenue moderne d’"executive woman"... Mais ce n’est pas perçu comme tel par notre société laïque.

Qu’est-ce que les gens trouvent scandaleux aujourd’hui en France ? Qu’une jeune fille, conseillère financière, arrive au travail en étant voilée. On ne comprend pas que des femmes qui réussissent affichent des signes religieux. Si on pose la question du voile à l’université, c’est certes parce que des étudiantes le portent, mais, surtout, que ces jeunes filles sont désormais visibles dans l’espace public.

Les polémiques récurrentes sur la viande halal, le port du voile à l’université ou les prières de rue poussent certains à se demander si la pratique de l’islam est compatible avec la laïcité française...

C’est un faux débat. On peut, bien entendu, se poser de nombreuses questions théologiques sur l’islam. Mais le port du foulard à l’université, du burkini, ou le débat sur la viande halal ne sont pas des problématiques propres à l’islam. Elles sont liées à l’évolution de l’acceptation des signes religieux en France, au même titre que la soutane, la kipa ou la viande casher.

La conception de la laïcité française a considérablement évolué depuis la loi de 1905, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cette législation ne dit rien sur les religions. Il n’y a donc pas lieu d’interdire le voile à l’université ou le burkini. Dans son essence, la laïcité ne devait pas chasser le religieux de l’espace public, mais seulement organiser la gestion des lieux de culte. Mais la laïcité est devenue une idéologie politique, qui sert à exclure la religion vers l’espace privé. Il y a désormais une "morale laïque".

Pourquoi le débat se cristallise-t-il autour de l’islam ?

Si cette religion fait autant parler d’elle, c’est parce qu’il y a une conjonction entre une droite identitaire, qui définit le christianisme comme la religion fondatrice de la société française, et une gauche laïque et anti-cléricale. Quand Manuel Valls déclare qu’il "comprend" les maires qui ont pris l’arrêté anti-burkini, il se place dans la continuité d’une certaine gauche fondamentalement hostile aux religions. Rappelez-vous qu’en 1996, Michel Charrasse, un ancien ministre du Budget socialiste, avait refusé d’entrer dans l’église pour les obsèques de François Mitterrand, par conviction laïque.

Cette alliance hors-nature entre cette droite et cette gauche se concentre sur l’islam, qui est devenu l’ennemi commun, mais pour des raisons complètement différentes. C’est ce qui lui donne autant de résonance dans le débat public.

Pourquoi ce débat sur la compatibilité entre islam et laïcité n’a pas eu lieu avec la même ampleur en 1995, lors de la vague d’attentats terroristes perpétués par le Groupe islamique armé ?

En 1995, on était dans une logique d’intégration, dans la foulée de "la marche des beurs". Mais dans l’esprit de la gauche, à l’époque, intégration signifiait sécularisation. Aujourd’hui, ce que la gauche ne pardonne pas aux immigrés maghrébins, c’est d’avoir fait des enfants musulmans. Elle s’attendait à ce que la deuxième et la troisième génération soient sécularisées et a été très surprise de découvrir une génération de croyants...

Que pensez-vous de la déclaration de Jean-Pierre Chevènement, pressenti pour être à la tête de la Fondation pour l’islam de France, qui conseille aux musulmans de la "discrétion" dans la manifestation des convictions religieuses ?

On est dans ce que l’on appelle une double contrainte. On impose à la population musulmane des demandes contradictoires. La première, c’est d’éviter tout communautarisme, en n’affichant pas d’identité religieuse. Mais en parallèle, à chaque attentat terroriste, on demande à ces mêmes musulmans de réagir en tant que communauté, alors qu’il n’y a pas de communauté musulmane en France. S’il y en avait une, il n’y aurait pas besoin de fabriquer le Conseil français du culte musulman (CFCM).

Après une telle polémique sur le burkini, quelles peuvent-être les répercussions dans la société française ?

Cela risque de créer un sentiment de rejet et de dégoût chez les musulmans, qui pourrait se traduire par un repli identitaire. Après, il y a des tensions, mais la France est un pays de tensions permanentes. Les gens ont complétement perdu la mémoire historique. L’identité française est un mythe : relisons Celine et Bagatelle pour un massacre, souvenons-nous de l’OAS ! Les arguments utilisés par les antisémites dans les années 1920 sont aujourd’hui repris à propos de l’islam : incompatibilité culturelle et une loyauté plus grande accordée à la religion qu’à la nation.

Source : http://www.francetvinfo.fr/societe/religion/laicite/polemique-sur-le-burkini/pour-les-femmes-qui-le-portent-leburkiniest-un-compromis-entre-la-modernite-et-la-foi_1593515.html

CAPJP-EuroPalestine


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