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2 octobre 2016

Audience publique à la Cour de Cassasion à propos des contrôles au faciès

Le « Collectif Stop aux discriminations » demande que celles et ceux qui peuvent se libérer le mardi 4 octobre à 9 H 30 viennent assister au Palais de Justice de Paris à une audience de la Cour de Cassation concernant la plainte contre l’Etat déposée par 13 personnes, pour des contrôles au faciès.

"Les enjeux sont de taille. Une victoire à ce niveau assurera qu’un recours effectif est réellement
accessible pour toute victime de contrôles discriminatoires. Et cela incitera l’Etat à - enfin - mettre en place des mesures pour réduire les contrôles au faciès", écrit ce collectif.

"En effet, poursuit le Collectif même si l’Etat a été condamné pour 5 contrôles discriminatoires en juin 2015, les décisions restaient floues sur les éléments de preuves qu’une victime d’un contrôle discriminatoire doit apporter - et sur les éléments que doit rapporter l’Etat afin de montrer que le contrôle n’était pas discriminatoire. Devant la cour de Cassation, les parties vont débattre de cet enjeu essentiel, de la charge de la preuve et des éléments qui doivent être apportés par chacun.

La Présidente de la Cour a renvoyé l’audience à cette date afin qu’elle puisse avoir lieu dans la grande salle. Il y aura donc beaucoup de places et le lieu se prête bien à symboliser l’importance du problème des contrôles au faciès et les enjeux en débat. Il est important, selon les avocats des plaignants, qu’il y ait une présence conséquente du public afin de montrer à la Cour, aux journalistes (qui seront certainement nombreux) et aux officiels la gravité de ce problème et de la décision qui sera rendue."

(Entrer par l’entrée public du Palais de Justice de Paris, 6 boulevard du Palais, 75001 Paris).

  • DISCRIMINATIONS : "Les mots qui manquent" par Christine Delphy


A ce sujet, Christine Delphy écrit sur son blog cette semaine :

"On attendait depuis longtemps un rapport officiel qui reconnaisse les discriminations raciales. Mais l’Etat, soi-disant pressé de s’en défaire, les a combattues en s’en défaisant littéralement : en les niant. Et, entre autres manœuvres, en interdisant les « statistiques ethniques » qui risquaient de « créer » des races. Des « races » dans notre pays, qu’à Dieu ne plaise ! C’est bon pour les Américains ! Et comme ça, sans statistiques, et bien on ne pouvait pas savoir ce qui se passe « en vrai », en particulier dans le domaine de la discrimination qui, appréhendée par des « cas singuliers », pouvait toujours être contestée par l’évocation d’autres « cas singuliers ». Pourtant, depuis les années 1990, des tentatives ont été faites (par Martine Aubry par exemple) d’établir des observatoires (à la suite de multiples injonctions faites à tous les pays d’Europe de lutter contre la discrimination raciale) ; mais ceux-ci ont tous été démantelés dans les six mois suivant leur création.

Les recherches des sociologues et démographes–comme celles de l’équipe de Patrick Simon de l’INED, « Trajectoires et origines »– sur un échantillon conséquent, montrent clairement la discrimination à l’oeuvre à l’égard des Africains du Nord et du Sud dans l’éducation nationale (seuls 50% des enfants d’Algériens réussissent le bac, soit deux fois moins que la population générale de l’échantillon). Mais les media, qui auraient du se réjouir, ont ignoré ce travail de plusieurs années. Les mêmes media se moquent de la parole de François Héran, directeur de l’INED, selon qui les immigrants d’immigrés d’Afrique du Nord et leurs descendants composent aujourd’hui 40% de la population française.

Mais que leur importe, à ces media ?

Quand on lit les articles et les commentaires sur les sujet brûlants du burkini, du « voile », ou du porc à l’école, un mot manque quasiment partout : DISCRIMINATION. On entend parler de tout sauf de ça. Les lecteurs de ces media ont lu le Coran, et basta, ça leur suffit. Ils décrètent qu’il existe toute une population (40% d’entre nous) qui, shootée à l’islam– et le Coran, c’est l’islam– ne pense qu’à égorger les infidèles, c’est-à-dire les lecteurs, et n’a donc pas sa place en France, ni en Corse. Sauf si elle se convertit rapidement à la laïcité, qui pour la majorité des lecteurs, est synonyme d’athéisme. Ils ont lu le Coran, mais n’ont pas eu le temps de lire la loi de 1905. Et là, je parle des lecteurs moyens, pas des journalistes comme Zemmour, ou des politiques comme Valls ou « Les républicains ».

Et quand ils ont fini, ces lecteurs, de dégoiser sur le Coran comme le bon médecin du Malade imaginaire–« le Coran, le Coran vous dis-je ! »– ils s’embarquent dans de grands développements qui restent des abstractions tout au long de leur discours : la Révolution (celle de 1789), la République, la Nation, indivisible etc.

Et depuis les attentats de 2015, c’est pire. Surtout évidemment dans les media de droite (mais il y en a peu d’autres). On dirait que l’islam vient de débarquer en France seulement en 2015, et uniquement sous la forme de tueurs. C’est pourquoi il est urgent de se débarrasser de l’islam, de tout islam ; et d’abord de mettre le peu qui en restera acceptable après que le surveillant l’ait corrigé, sous la coupe de celui-ci. Le surveillant, c’est M. Chevènement, qui a voyagé au Caire il y a quarante ans et donc sait de quoi il parle. A peine arrivé, en bon maître d’internat, il demande aux Musulmans de la « discrétion » (et de ranger leur chambre). C’est vrai qu’ils ne sont pas discrets. Enfin, pas assez. Il faudrait qu’outre manger du porc et accepter des boulots largement en dessous de leurs qualifications, ils changent de tête. Car, comme l’a dit une femme, sans doute « française de souche »–laquelle souche (gauloise, wisigothe, vandale, polonaise, espagnole, autre ?… algérienne ???) n’est pas précisée– : « J’ai discuté avec une femme, dit-elle, ça ne se voyait pas du tout qu’elle était musulmane, sauf sa tête ».

Eh oui, il y a des têtes de musulmans, et curieusement, ce sont les mêmes que les têtes d’Arabes. Comme l’écrivait déjà Saïd Bouamama[i] en 2004, le vieux racisme anti-arabe a opéré un virage pour se donner une nouvelle figure ; il s’est maquillé en critique de la religion musulmane.

Jamais un article sur les Boudhistes, ou sur les Témoins de Jéhovah, ou sur les Mormons polygames , ni sur les Chrétiens. Ceux-ci ont un statut d’exception : pas de déclarations horrifiées pour défendre la laïcité quand les catholiques ont fait une manif (pardon, une procession) monstre dans la rue lors de la visite du pape au printemps 2016, mais des unes glorifiant sans vergogne la reconquête de l’Occident par Not’ François.

En revanche, 45 ans de « critiques » et de « questions » fort légitimes d’aspect, mais qui tapent toujours, semaine après semaine sur le même âne : L’Islam .Est-il compatible avec la République/la démocratie/la France ? ». La question est rhétorique, il va de soi que la réponse est « Non ». Une offensive médiatique de longue durée[ii], et qui n’est pas finie, loin de là, qui ne fait que s’aggraver. On entend dire : « la parole raciste s’est libérée ». Comme si elle s’était libérée toute seule, sans l’aide des hebdos, des émissions qui donnent tous les jours la parole aux prêcheurs de haine, sans l’aide des politiques. Comment s’étonner que les gens ordinaires deviennent méfiants quand tous les jours on leur fait peur ? Et qu’en plus, ils n’ont jamais aimé les « bougnoules », « ratons », « melons », « bicots », « crouilles »,etc., là ce ne sont pas les mots qui manquent.

Depuis les attentats de 2015, on se demande : « Pourquoi de jeunes Français en sont venus à tuer d’autres jeunes Français ? ». Et on nous donne des réponses toutes faites. On nous dit : « ils sont fous ». On nous dit : « ils se sont radicalisés ». Mais de quoi sont-ils devenus des « radicaux » ? On ne part pas de rien pour devenir extrémiste (par exemple, Sarkosy, avant de devenir carrément fou, il était déjà de droite). Se radicaliser, c’est aller plus loin. Personne n’aborde la question de ce noyau, de cette graine qui a poussé. Parfois, au détour d’une phrase, on entend ou on lit : « c’est pour exprimer leur rébellion/colère ». Mais rébellion, colère contre quoi ?

Discrimination, voilà le premier mot qui manque. Mais ce n’est pas le seul. Car être discriminé, c’est être rejeté (d’où que ce soit) pour de mauvaises raisons, de surcroît– en théorie–illégales. Alors, si certes on regrette profondément le résultat de la discrimination, ce n’est pas la première émotion qu’on ressent. Pour ce qu’on ressent d’abord, un autre mot est nécessaire, qui, lui, est totalement absent des articles comme des commentaires : HUMILIATION.
On m’a jugé.e indigne. A cause de ma race, de mon sexe, de mes « origines », quand on m’avait promis que je serais estimé.e pour ce dont je suis responsable ; pas de mon sexe, de ma couleur de peau, de mes parents. C’est ça, qui est « moi », sans être de moi, qu’on a jugé.e indigne.

Et l’humiliation, elle, demeure. On ne peut pas faire qu’elle n’ait pas existé. Elle survit en vous, à peine atténuée par le temps qui passe. Si on lit rarement « discrimination », on ne lit jamais la blessure qu’elle provoque au milieu de la personne. Et dont elle ne peut pas parler.
Et en parler à qui ? S’en plaindre à qui ? Pour risquer une autre humiliation ?

« J’ai subi des injures raciales alors que j’étais en poste. Je m’en suis plainte à la direction qui s’est moquée de moi en me disant que je manquais d’humour ».

Des effets de la discrimination, le rapport Toubon parle, de la perte de confiance en soi, pour commencer ; mais pas de ce qui vient avant, du premier effet, celui qui cause la perte de confiance en soi : avoir été rabaissé.e, jugé.e indigne. Avoir été humilié.e.

Et puis du fait que les humiliations sont bien plus nombreuses que les discriminations. Il suffit de lire ce qu’en disent les femmes qu’on prétend voilées parce qu’elles portent un foulard, qui sont agressées verbalement, quand elles ne reçoivent pas des crachats, dans la rue, dans les transports publics.[iii]

Il n’est pas nécessaire de discriminer (et ce n’est pas à la portée de tout le monde) pour humilier— ça c’est à la portée de tout le monde.
Et pourtant, si on faisait un peu plus attention aux personnes qu’on (vous, moi, le patron, le mari, l’institutrice, le douanier, l’Etat) a humiliées, on comprendrait un peu mieux pourquoi on vit sur un volcan, un volcan que nous avons édifié.

[i] Saïd Bouamama, L’affaire du foulard islamique : la construction d’un racisme respectable, 2004.
[ii]Thomas Deltombe, L’islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 2005.
[iii] Pierre Tévanian et Ismahane Chouder, Les filles voilées parlent, 2008.

https://delphysyllepse.wordpress.com/2016/09/27/les-mots-qui-manquent-par-christine-delphy/

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