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8 juin 2017

Les tortures infligées à un jeune Palestinien pour avoir participé à une manifestation

Les terribles tortures régulièrement infligées à des centaines de milliers de Palestiniens par Israël (sujet du film "Ghost Hunting" de Raed Aboni, à voir pendant le Festival Ciné-Palestine) laissent indifférents nos gouvernements. Gideon Levy en donne ici un exemple frappant. Mais qu’attendent les organisations qui luttent contre la torture pour entamer des poursuites judiciaires, alors que tous les éléments de preuves sont réunis ?


Atroces tortures infligées à un jeune Palestinien dans un centre de détention israélien

Une blessure au cours d’un affrontement avec l’armée israélienne : début du cauchemar de Bara Kana’an

Gideon Levy et Alex Levac

26 mai 2017

Maintenant, Bara Kana’an n’a plus de cheveux. On venait de le tondre, le jour où nous lui avons rendu visite, la semaine dernière, juste après sa sortie de l’hôpital. Une casquette de baseball noire recouvre à présent son crâne dégarni, un bras se balance dans une écharpe. Il est pâle. Il est assis dans le séjour, chez ses parents, entouré de ses proches qui sont venus l’accueillir chez lui. Des soldats israéliens lui avaient coupé des touffes de cheveux, pour l’humilier – il semble. Le coiffeur de Beit Rima, son village situé au nord-est de Ramallah, a essayé de réparer la situation en lui tondant toute la tête.

Kana’an qui travaille habituellement dans une menuiserie, tout près, à Bir Zeit, paraît plus jeune que son âge de 20 ans – peut-être à cause de sa calvitie. Depuis quelques années, il prend part aux manifestations hebdomadaires dans le village de Nabi Saleh, contre la barrière de séparation et l’occupation. Le village, connu pour sa résistance persistante et non-violente, se trouve à environ cinq kilomètres de chez lui. Kana’an était là lui aussi, il y a quinze jours, lorsque la manifestation se consacrait à exprimer la solidarité avec les prisonniers palestiniens en grève de la faim, qui sont détenus en Israël. Jusque-là, Kana’an n’avait jamais été blessé ni arrêté lors d’une manif.

Les manifestants se sont mis en route comme d’habitude, à 13 heures, devant la mosquée située au centre du village, et ont marché vers la route par où on quitte Nabi Saleh dominé par la tour de contrôle en ciment armé des « Forces de Défense » israéliennes, en face de la colonie d’Halamish. Comme à l’habitude, des soldats et un contingent de la Police des Frontières les ont accueillis avec la dose réglementaire de gaz lacrymogène, de grenades assourdissantes et de balles d’acier enrobées de caoutchouc. Quelques manifestants jetaient des pierres. Tout se passait comme d’habitude, quand la routine a été brutalement cassée par le meurtre d’un manifestant : Saba Nadal Abid de Nabi Saleh, âgé de 20 ans, est mort à l’hôpital, après avoir été touché à la poitrine par une balle tirée par le fusil Ruger d’un soldat.

Après une trentaine de minutes de pierres et de gaz lacrymogène, au moment où il se réfugie derrière une poubelle laissée dans la rue, il voit que son cousin de 19 ans, Nadim Kana’an a été blessé, ayant été touché derrière le cou par une balle d’acier enrobée de caoutchouc. Bara s’empresse de l’amener à l’ambulance palestinienne qui se trouve sur place, comme d’habitude au moment des manifestations, pour toutes les éventualités – ce qui arrive toujours : Des personnes sont blessées ou sont affectées par le gaz lacrymogène presque chaque semaine.

Les deux cousins montent dans l’ambulance qui se dirige vers le nord, en direction de l’hôpital de Salfit, pour qu’on y soigne Nadim. (Nadim y reste deux jours puis en sort). Mais quand ils arrivent à l’intersection au pied de la tour de contrôle des FDI, des soldats sortent en courant et bloquent la route. Bara pense qu’il y en avait une dizaine.

Quelques-uns entrent dans l’ambulance et photographient la blessure de Nadim puis donnent l’ordre à Bara de sortir du véhicule. En le fouillant, ils trouvent un lance-pierre, sur quoi ils ordonnent à Bara de se mettre derrière la jeep. Ils lui bandent les yeux et lui attachent les mains derrière le dos avec de menottes en plastique.

C’est le début de dix heures de mauvais traitements - Ka’anan s’en souvient bien. Ce sont les heures les plus pénibles de sa vie. Par moments, dit-il, il était sûr de ne pas s’en sortir.

On le remet violemment dans la jeep qui roule environ 10 minutes avant de s’arrêter. On l’emmène à un endroit où il sent qu’il y a un mur en métal autour de lui, peut-être dans un conteneur maritime. Personne ne dit rien, il ne sait pas du tout ce que ses ravisseurs veulent faire de lui, ni la raison derrière cela. Ils ne répondent pas à ses questions.

On force Ka’anan à rester assis sur un tabouret pendant des heures, toujours les mains liées et les yeux bandés. Des soldats entrent et se mettent à lui donner des coups de pied. L’un d’eux le gifle. Il a le vertige et tombe de son siège. Alors qu’il est allongé par terre, l’un d’eux marche sur sa poitrine. On le tire et on le remet sur le tabouret puis toutes les cinq minutes, des soldats entrent et lui donnent des coups de pied. On le fracasse avec un casque ou on l’injurie. Chaque fois qu’il baisse la tête en avant pour se reposer, on le redresse et on lui dit de se tenir droit. Après deux heures de ce genre de traitement, les soldats lui offrent à manger mais, incapable de voir ce que c’est, il ne mange que deux bouchées. On ne lui donne rien de plus ce soir-là. Plus tard, on lui met une bouteille d’eau à la bouche, mais il a un haut-le-cœur et l’eau s’écoule sur ses vêtements.

Quelques heures plus tard, on l’amène à un autre endroit. Une fois de plus on le force à s’asseoir, une fois de plus il baisse la tête, épuisé, une fois de plus les soldats le forcent à se redresser. Lorsqu’il dit qu’il lui faut se soulager, on le sort et on lui ouvre sa braguette, mais, dit-il, on lui donne des coups de pied et il mouille son pantalon. On ne lui enlève pas ses menottes et personne ne lui referme sa fermeture éclair.

Ses ravisseurs continuent à l’injurier. En même temps, se rappelle Ka’anan, ils l’obligent à répéter constamment après eux, des calomnies contre Mohammed : « Mohammed est un cochon, Mohammed est un âne ». Un des soldats, lui dit et répète en arabe : « Tu es mon âne ». Il ne veut pas répéter ces obscénités. De temps en temps, les soldats soulèvent le bandeau un instant et disent : « Tu vois, les soldats sont tes amis ». À ce moment-là, il en voit trois. À plusieurs reprises, ils le font tomber puis le ramassent.

Une fois, il sent qu’on le mène à un nouvel endroit isolé et il commence à craindre pour sa vie. Ses craintes augmentent lorsqu’un de ses ravisseurs lui met un revolver à la tête : « Je veux te tuer », dit le soldat, et il semble à Ka’anan qu’il en a l’intention. Il prie tout haut – prière que les Musulmans récitent avant de mourir. Un soldat lui donne un autre coup de pied et il tombe une autre fois. Le soldat lui ordonne de se relever et compte jusqu’à 10. Mais Ka’anan ne le fait pas après 10.

Il est maintenant très tard. On emmène le jeune Palestinien dans une base militaire. Il ne sait pas où. On apporte des ciseaux et on coupe ses menottes. Avec ces ciseaux, les soldats lui coupent des touffes de cheveux, après quoi ils le relâchent et lui donnent l’ordre de marcher en pleine nuit vers Nabi Saleh, où tout a commencé.

À la fin, une voiture palestinienne l’a ramené chez lui. Il était 2 heures du matin, dit-il. Dix heures depuis le début de son épreuve. Ses parents l’ont conduit à l’hôpital de Salfit où il a subi des tests puis il en est sorti. Il a toujours quelques cicatrices mais ça ne semble pas sérieux. Il nous montre une photo de son crâne bigarré.

Les porte-parole des FDI ont raconté cette histoire à Haaretz : « Le vendredi 12 mai, il y a eu du tapage violent et illégal dans le village de Nabi Saleh, durant lequel des douzaines de Palestiniens ont jeté des pierres et fait rouler des pneus en flammes à destination des forces de l’ordre. Ka’anan a été arrêté, soupçonné d’avoir participé au tapage et on a trouvé un lance-pierre sur lui. On a conduit le suspect à un avant-poste des FDI, où on l’a détenu environ cinq heures, durant lesquelles, après vérification, on n’a trouvé aucune preuve de violence exercée contre le détenu. On a répondu à ses besoins personnels et il a subi un examen médical ».

S’il a « participé au tapage », pourquoi l’a-t-on relâché ? Et s’il n’y a pas participé, pourquoi l’a-t-on détenu ?

Ira-t-il à la nouvelle manif vendredi ? Non, dit Bara Kana’an, tout en retenant un sourire embarrassé.

(Traduit par Chantal C. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : http://www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.791904

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