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12 février 2018

"Comme dans un safari", par Gideon Levy et Alex Levac

Reportage sur l’assassinat du jeune Laith Abu Naim par l’armée d’occupation israélienne le 30 janvier dernier, et sur la manière dont les soldats chassent les adolescents palestiniens. La banalité du mal...

"Un garçon qui a jeté des pierres sur des jeeps de Tsahal a été chatié d’une exécution par un soldat ; c’était la troisième fois ces dernières semaines que des soldats ont visé la tête de lanceurs de pierres.

Le champ d’exécution du jeune Laith Abu Naim est un terrain vague dans le village reculé d’Al-Mughayyir, au nord de Ramallah. Quelqu’un avait prévu d’y construire une maison, mais n’a pu aller plus loin que des barres de fer et un mur de soutènement. Le garçon a couru pour se protéger entre les tiges, poursuivi par deux jeeps blindées de l’armée israélienne. La traque s’est terminée lorsque la porte de l’un des véhicules s’est ouverte et qu’un soldat a pointé son fusil droit sur le front de Laith à une distance de 20 mètres. Il a tiré une balle, tuant l’adolescent - de la même manière que l’on traque un animal lors d’un safari avant de l’empailler.

Ce garçon de 16 ans, qui rêvait de devenir un gardien de but, a jeté des pierres sur une jeep et a subi en punition l’exécution par un soldat. La balle en acier revêtue de caoutchouc frappa exactement le point visé - le front du garçon, au-dessus de son œil gauche - et eut le résultat escompté : Laith tomba par terre et mourut peu de temps après. L’excellent tireur d’élite des FDI aurait pu viser ses jambes, utiliser des gaz lacrymogènes ou tenter de l’arrêter d’autres façons. Mais il a choisi, ce qui semble être un modèle presque standard ces dernières semaines dans ce domaine, de tirer un coup directement à la tête.

Les soldats ont ainsi tiré sur deux autres jeunes : Mohammed Tamimi, de Nabi Saleh, et Aboud, les blessant gravement. Le dernier est toujours hospitalisé, dans un état grave, dans un hôpital de Ramallah ; le premier, privé d’une partie de son crâne, est retourné à son domicile.

Laith Abu Naim repose maintenant dans le cimetière de son village.

Le lieu de l’assassinat se trouve sur la place principale d’Al-Mughayyir, déserte hormis une épicerie. Le propriétaire, Abdel Qader Hajj Mohammed, âgé de 70 ans, a été le témoin oculaire du meurtre de l’adolescent. Deux des amis d’Abu Naim étaient avec lui, mais ils ne virent pas le moment du tir. Les deux écoliers, Majid Nasan et Osama Nasan, jeunes efflanqués de 16 ans, témoignent aujourd’hui devant un enquêteur de la Croix-Rouge internationale, Ashraf Idebis, venu avec un collègue européen pour faire le point sur les circonstances de cet assassinat du 30 janvier.

Les adolescents portent tous deux des chemises bleues sur lesquelles une photo de leur ami tué a été imprimée, et des keffiehs sur les épaules. Les marques du traumatisme sont visibles sur leurs visages à la barbe naissante. La table de Laith dans la classe est nue, et ses amis y ont placé sa photo, comme s’il était encore avec eux. Dimanche dernier, une cérémonie commémorative a eu lieu pour lui dans la cour d’école.

C’est un village pauvre de 4 000 habitants qui vivent principalement de ce qui reste de leur agriculture, entourés de colonies de peuplement dont l’expansion dans cette région - la vallée de Shiloh - a été particulièrement sauvage. La région palestinienne voisine, Turmus Ayya, est riche ; certaines de ses maisons sont des villas de luxe, qui sont fermées tendis que leurs propriétaires vivent en exil aux États-Unis.

Les deux amis d’Abu Naim et le propriétaire de l’épicerie racontent une histoire presque identique sur ce qui s’est passé ici mardi dernier.

Dans l’après-midi, quelques dizaines d’enfants et d’adolescents d’Al-Mughayyir se sont dirigés vers Allon Road, à environ un kilomètre du centre du village, où ils ont jeté des pierres et brûlé des pneus. Depuis que le président américain Donald Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre, des affrontements ont éclaté presque quotidiennement, même dans ce village assiégé.

Le jour en question, les forces israéliennes ont repoussé les jeunes à l’aide de gaz lacrymogènes, et deux jeeps se sont lancées à leur poursuite alors qu’ils fuyaient en ville. La plupart des jeunes se sont dispersés dans toutes les directions. Laith était resté presque seul sur le terrain, face aux jeeps. Il avait décidé de jeter une pierre de plus sur les véhicules avant de s’enfuir. Il s’est avancé à travers les tiges de fer vers la jeep arrêtée de l’autre côté, a jeté sa pierre et s’est mis à courir. Hajj Mohammed, de l’épicerie, qui donne sur la place, rapporte que l’un des soldats, apparemment celui qui était à côté du chauffeur, a ouvert la porte, a pointé son fusil et a tiré un seul coup.

La carcasse d’un véhicule utilitaire qui appartenait à Leiman Schlussel, un distributeur de bonbons en Israël, maintenant peint en brun et servant de stand de falafel, stationne sur place. Lorsque nous avons visité le site lundi, les portes de l’automobile avaient été fermées par des serrures. Laith a apparemment essayé de se mettre à l’abri derrière la vieille épave mais n’a pu le faire.

Nous montons sur le toit de l’immeuble où se trouve l’épicerie, avec certains appartements inachevés, et observons l’arène : la route d’Allon, les colonies environnantes et les avant-postes, y compris Adei Ad et Shvut Rachel, et le site de la construction vacante avec ses barres de fer nues.

La terre est toujours tachée de sang là où Abu Naim est tombé, et jonché de lambeaux d’une affiche commémorative avec sa photo dessus. Selon l’épicier, le soldat qui a tiré le coup de feu a marché vers l’adolescent mourant et a retourné son corps avec son pied, apparemment pour vérifier son état. Les soldats ont ordonné à l’épicier de retourner vers son magasin et de le fermer. Puis ils sont partis sans apporter de soins à la victime. Un taxi a transporté le jeune homme à la clinique de Turmus Ayya, d’où il a été emporté dans une ambulance palestinienne jusqu’à l’hôpital gouvernemental de Ramallah.

Une grande affiche portant la photo de Laith, avec des marques d’organisations palestiniennes, est maintenant accrochée sur le mur avant du bâtiment inachevé, près de l’endroit où il est tombé. Le jour où il a été tué, racontent ses deux amis, il a quitté l’école vers 10 heures, car il ne se sentait pas bien. Ils l’ont retrouvé vers 4 heures du matin, sur la place du village. Il n’a pas pris part au jet de pierre à côté de la route d’Allon, rejoignant les manifestants seulement quand ils ont atteint la place.

Le grand-père d’Abu Naim nous a dit plus tard que Laith était en route pour faire du football à Turmus Ayya. Quand il a quitté la maison cet après-midi-là, il a pris son sac d’entraînement avec lui.

La maison de la famille est en bordure du village. La mère de Laith, Nora, est décédée d’un cancer alors qu’elle avait 26 ans et Laith 2 ans. Son père, Haitham Abu Naim, s’est remarié et a déménagé à Beit Sira, un village à l’ouest de Ramallah. Laith a été élevé par ses grands-parents paternels Fat’hi et Naama, dans la maison que nous visitons actuellement en compagnie d’Iyad Hadad, un chercheur de terrain de l’organisation israélienne des droits de l’homme B’Tselem.

Jusqu’à l’âge de 10 ans, on n’a pas dit à Laith que sa mère était morte. Il pensait que ses grands-parents étaient ses parents. Même ensuite il a continué à appeler son grand-père et son père "papa", en utilisant des termes différents : "Yaba" pour son grand-père, "Baba" pour son père.

Haitham travaille pour une compagnie d’infrastructure à Modiin. Il pouvait voir Laith tous les week-ends, quand le garçon pouvait aller à Beit Sira. Il a vu son père pour la dernière fois quatre jours avant qu’il ne soit tué. En ce jour fatal de la semaine dernière, la tante de Laith a téléphoné à son père pour lui dire que le garçon avait été blessé. Haitham s’est précipité à l’hôpital de Ramallah, où il a vu les médecins s’efforcer en vain de sauver la vie de son fils.

« Nous lui avons tout donné », explique Fat’hi, le grand-père de Laith. Fat’hi a étudié la cuisine à Tadmor, école vétéran de gestion hôtelière, à Herzliya ; la signature de Rehavam Ze’evi, l’ancien général de Tsahal, qui était alors ministre du tourisme (et assassiné en 2001), figure sur son certificat de fin d’études. Jusqu’à récemment, Fat’hi, qui a 65 ans, travaillait comme cuisinier à l’hôtel Metropole de Jérusalem.

Quelqu’un apporte les gants de gardien de but de Laith - verts et blancs et très usés. Il aimait se faire prendre en photo et son père nous montre des photos. C’était un beau garçon aux cheveux noirs qui se répandaient sur son front. Ici, il est sur un toboggan à Al-Ouja. Il était le gardien de but de l’équipe de l’école, un fan du club de Barcelone, et il aimait aussi nager. Comme tous les enfants de cette région, la seule plage qu’il ait jamais vue était sur la Mer Morte.

Son grand-père dit que chaque fois que des affrontements éclataient à Al-Mughayyir, il sortait pour appeler le garçon à la maison. Il ne l’a pas fait mardi dernier, parce qu’il pensait que Laith jouait au football.

L’unité du porte-parole de l’IDF a déclaré cette semaine, en réponse à une question de Haaretz : « Le 30 janvier, une trentaine de Palestiniens ont pris part à la manifestation, brûlant des pneus et jetant des pierres sur les forces de l’IDF adjacentes au village d’Al-Mughayyir. Les forces ont répondu avec des moyens pour disperser les manifestations. L’affirmation qu’un Palestinien a été tué est connue. La police militaire a lancé une enquête, à l’issue de laquelle les conclusions seront transmises à l’unité de l’avocat général militaire."

Fat’hi, le visage fermé, demande : « Y a-t-il dans le monde une armée qui, après avoir tiré sur quelqu’un, lui met un pied sur le corps ? Ils ont tiré de sang froid pour le tuer. C’était une liquidation, un assassinat. Ils auraient pu l’arrêter, le blesser - mais sans le tuer. Tuer un Palestinien n’est rien pour eux. Ils n’ont aucun sentiment humain. L’officier qui a tiré n’a-t-il pas d’enfants ? A-t-il vu Laith comme un garçon comme ses enfants ? Les soldats israéliens ont perdu toute retenue. Chaque soldat peut tuer n’importe qui selon son humeur. "

Ensuite, ils nous ont montré d’autres photos sur le téléphone portable du père. Voici Laith qui fume un narguilé avec des amis ; voici ses funérailles. Le président palestinien Mahmoud Abbas a appelé et des milliers de personnes ont répondu, ce qui fut une source de réconfort pour la famille."

Source : https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-like-a-safari-idf-troops-hunt-a-palestinian-and-shoot-him-in-the-head-1.5805860


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