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5 mars 2018

Quand Udi Aloni demandait à Léonard Cohen de ne pas aller chanter en Israel

Le célèbre réalisateur israélien Udi Aloni, qui a souvent déchaîné l’ire et le boycott du gouvernement israélien avec ses films sur l’occupation, avait longtemps hésité à demander à son idole, Leonard Cohen, de ne pas aller chanter en Israel... Et pourtant, il lui écrivait cette lettre en août 2009 :

"C’EST DE LA PART DE QUI ? (traduction du titre de la chanson de Leonard Cohen "Who shall I say is calling")

Cher Leonard,

Il y a deux mois, j’ai eu le privilège de te voir et de t’entendre chanter à New York. On pourrait dire que j’attendais cela depuis trente-cinq ans. À mon arrivée à l’entrée, j’ai rencontré des amis de longue date – solidaires dans notre lutte – qui manifestaient de l’autre côté de la rue, aux cris de : « Leonard, ne joue pas en Israël ! » Après toutes les chaleureuses embrassades, je leur ai dit qu’il fallait que j’y aille pour ne pas rater la première chanson. Ils ont acquiescé et m’ont passé une petite pancarte puis m’ont demandé à voix basse si je pouvais la brandir pendant le spectacle : « Leonard, ne chante pas en Israël ! » Parmi ces cœurs qui brûlent comme du charbon, la feuille me brulait les doigts tel un charbon ardent.

J’étais là avec ma fille unique. Ta merveilleuse voix était la bande son de ma vie, et je voulais la partager avec elle. Je me suis rappelé le jour, lorsque nous habitions New York, où son grand-père est mort très loin à Beersheba. Elle a allumé des bougies autour de son lit tout en écoutant « Halleluyah » et tous les deux, nous avons pleuré grand-père Jukey. C’était un homme merveilleux qui, paraît-il, est mort d’un cancer qu’il avait contracté à la Centrale nucléaire de Dimona, temple moderne dédié au nouveau dieu qui est « devenu la Mort qui Détruit tous les Mondes. »

Ma fille n’avait jamais entendu « Halleluyah ». Je ne lui avais pas encore parlé du réacteur de Dimona mais c’est le moment où elle est tombée amoureuse de ta musique.

Est-ce à moi de te dire : « Ne joue pas en Israël » ? Ta voix, si caverneuse, émouvante, pourrait bien briser un cœur de pierre. Pourtant, cette pancarte me brûlait toujours les doigts – des doigts qui étaient ceux d’un Israélien, d’un Juif qui pense que nous sommes coupables de la situation des Palestiniens qui vivent en exil dans leur propre pays, depuis plus de soixante ans. J’allais peut-être lever la main qui tenait cette pancarte, jusqu’au moment où tu es entré en scène et tu as entonné avec ta voix cassée à fendre le cœur : « Comme un oiseau sur un fil, Comme un ivrogne dans une chorale de minuit, J’ai essayé à ma manière d’être libre. » La pancarte m’est tombée des mains et l’idéalisme romantique qui toujours remplissait mon âme, a frémi et a secoué des années d’amas de poussière. J’ai chanté avec toi comme si j’étais toi, comme si tu étais moi.… Puis, tout à la fin du concert, je me suis levé et j’ai posé la pancarte délicatement sur mon siège : « peut-être qu’un autre la brandirait ? »

J’étais très heureux à l’annonce que tu allais te produire à Ramallah. Je me suis dit : « avec lui, c’est différent. » J’ai toujours su que tu n’es pas comme Paul McCartney, ni comme les autres. Tu es l’art en personne, tu cherches le moyen de rendre ce monde meilleur. À New York, je t’ai entendu chanter : « Je Suis Ton Homme. » C’est vrai : Tu es mon homme. J’ai appelé mes amis de Ramallah, leur disant : « Si on allait tous voir Leonard ». C’est alors que j’ai appris que les Palestiniens avaient décidé d’annuler ton spectacle. Inutile de dire que j’étais très déçu. Tu es de ceux qui écoutent et se sentent concernés. Tu es à part. Pourquoi sont-ils si têtus ? Pourquoi ne pas récolter le fruit de leur succès : « Leonard Cohen chante en Palestine ! » Pourquoi se donner le droit de priver les autres Palestiniens de cette occasion d’entendre ce qu’il y a de mieux en musique ? Que pourraient-ils bien gagner s’ils boycottent l’expression artistique ? L’idée-même de mêler les arts et la politique me posait problème.

Mais voilà que ma fille m’a regardé droit dans les yeux et m’a parlé ainsi avec sa manière franche et directe : « Papa, écris à Leonard et explique-lui pourquoi les Palestiniens ont raison d’annuler son concert. Ils n’ont pas le privilège de pouvoir accéder sans entrave à la culture, contrairement à ce que nous avons à Tel Aviv ou à New York. Ils sont las de tous ces gestes de bonne volonté et de ces avantages insignifiants qu’on leur accorde – alibi pour notre mauvaise conscience. Ils veulent la justice. Voilà pourquoi ils vous disent : « N’allez pas divertir nos occupants puis venir nous voir avec un prix de consolation. »

Après avoir entendu ses paroles si simples, si sages, j’ai su tout de suite que mon devoir était de t’écrire.

Alors Leonard, il faut peut-être ne jouer qu’en Palestine. Il faut peut-être ouvrir ton cœur aux opprimés, non à leurs oppresseurs. Si tu annules ton spectacle en Israël, aucun autre artiste qui se respecte ne s’y produira. Au début, le public complaisant de Tel Aviv en voudra à ces artistes et dira qu’ils sont tous antisémites. Pourtant, au fil du temps, ces gens se rendront compte qu’ils ne se feront pas accepter - eux et leurs fantasmes d’évasion - tant que continuera l’Occupation. Les Israéliens ne se joindront pas à la lutte contre l’Occupation tant que celle-ci ne les frappera pas de plein fouet. Il faut l’expliquer aux Israéliens : « L’Occupation n’a rien de normal. Rien n’est normal ici, bon sang ! »

Les Palestiniens vont se passer de ton spectacle, non pas parce qu’ils ne t’aiment pas ou ne t’admirent pas, ni même parce qu’ils penseraient que l’art doit nécessairement être politique. Ils pensent tout simplement que l’artiste Leonard Cohen devrait se mettre du côté des opprimés. Telle est leur conviction, et ils sont même prêts à sacrifier cette occasion d’entendre le grand artiste que tu es, afin d’être comme « l’oiseau sur le fil », enfin libres. Leonard, il faut que tu saches que, même si tu te produis à Ramallah, tu ne pourrais pas donner un spectacle à Gaza, du fait qu’un million et demi de personnes y sont prise au piège dans une prison, où on ne va pas et d’où on ne sort pas. Je te paraphrase : « Les murs de cette prison toujours les entourent. Ils ne peuvent s’échapper. »

Tu te demanderas peut-être : « Pourquoi moi ? Pourquoi Leonard Cohen ? Et tous les autres artistes qui se produisent en Israël ? Je dis simplement que ton destin est celui des derniers des troubadours – le même destin que celui de Moïse sur le Mont Nébo. Te choisir, crois-le, est un compliment de la part des Palestiniens. Quelqu’un, quelque part, croit sûrement que tu représentes la conscience humaine. Donc, si Madonna, Dépêche Mode, McCartney et les autres se permettent de se produire uniquement en Israël, uniquement pour les Israéliens, tu peux en faire autant en ce qui concerne Ramallah et les Palestiniens.

Après mûre réflexion, ma conclusion est qu’il ne faut pas demander si on soutient ou non le boycott culturel, ni si les Palestiniens ont eu raison d’annuler ton concert de Ramallah. Il faut plutôt se demander si on doit se conformer à la demande de ceux parmi les Palestiniens, qui ont choisi la voie de la résistance non-violente, dans leur lutte contre l’occupation et le racisme. Il m’est difficile d’accepter sans émotion le boycott culturel. J’ai déjà expliqué que j’ai échoué lorsque j’ai essayé de brandir cette pancarte au cours de ton concert à New York. Voilà pourquoi je veux me conformer à leurs souhaits. Par mes actions, je vais offrir à ceux auxquels on refuse l’autodétermination, le droit de formuler leur réponse. En acceptant leur droit de décider, je vais autonomiser ceux à qui on a si longtemps refusé l’autonomie, et ainsi les aider à restaurer la souveraineté dont ils sont privés. Voilà ce qu’est réellement la solidarité.

Leonard, je t’admire sans bornes, et je continuerai à le faire. Je ne te boycotte d’aucune façon. Mais je réponds à l’appel du peuple palestinien, en solidarité avec un peuple à qui on refuse d’accorder, depuis soixante ans, des droits fondamentaux, moi Juif, citoyen d’Israël qui soutiens la lutte non violente du peuple palestinien pour retrouver la liberté, l’égalité et la justice : Je regrette de ne pouvoir assister à ton spectacle, à cette occasion. Là, je ne peux laisser la pancarte me glisser des mains. Je ne peux faillir à mon devoir d’aider à démolir les checkpoints et les murs : Ici, en Israël-Palestine, c’est seulement à partir du moment où tous les habitants de ce lieu unique pourront assister ensemble à ton spectacle, sans aucune distinction de race ou d’ethnicité, que je pourrai m’asseoir confortablement, fermer les yeux et chanter avec toi : « The holy or the broken Hallelujah ! (Le saint Alléluia ou le brisé) »

Mes regrets les plus sincères

Cordialement

UDI ALONI

(Traduit par Chantal C. )

Source : https://www.counterpunch.org/2009/08/03/and-who-shall-i-say-is-calling/

  • UDI ALONI est un cinéaste israélo-américain dont l’œuvre comprend notamment “Left,” “Local Angel”, “Forgiveness” et "Junction 48"

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