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6 avril 2018

"Pourquoi l’armée israélienne a-t-elle volé l’argent de cette jeune palestinienne aveugle ?"

C’est le titre de l’histoire malheureusement réelle que raconte Amira Hass dans Haaretz : comment l’armée israélienne a confisqué l’argent de Yasmine Eshtayyeh à un poste frontière, et comment cette jeune fille aveugle se bat courageusement depuis plusieurs années pour le récupérer.

"Ce sont environ 5.000 shekels (1200 euros) qui m’ont dirigée vers Yasmine Eshtayyeh. Plutôt un mélange de 357.500 shekels et de 668 dinars jordaniens. Voici les devises et les sommes que les autorités israéliennes ont prises au poste frontière avec la Jordanie. Saisies dans les sacs de Yasmine et de sa sœur Suhad et confisquées en 2013. Le 14 février dernier, un soldat anonyme appartenant au bureau du médiateur, attaché au Commandement Central des Forces de Défense israéliennes, a décrété que Yasmine n’avait pas le droit de faire appel ou de contester. Fin de la discussion.

Tout de suite, derrière cette histoire d’israéliens qui confisquent de l’argent, on découvre toute la vie d’une jeune femme de 31 ans, aveugle de naissance. Dans sa mémoire, elle devient consciente à l’âge de 5 ans qu’elle est différente. Ses parents, Sael son père, en particulier, la protègent, l’emmaillotent et la bichonnent. C’est sa mère Muna qui lui fait sa toilette puis l’habille (elle continue de lui choisir ses vêtements).

Une fois, sa jeune cousine vient la voir et elles prennent leur bain ensemble. Soudain, la cousine disparaît. Où est-elle ? Elle est allée s’habiller. C’est alors que Yasmine, à l’âge de 5 ans, comprend que les enfants de son âge s’habillent tous seuls. Puis, ou avant, elle s’aperçoit que, dans la rue, les autres enfants courent, sautent, vont tout seuls à l’épicerie, tandis que, de son côté – on lui tient toujours la main. Les faits s’accumulent. L’idée de la vue est encore vague, mais non la différence d’avec les autres.

Elle se rend compte de l’existence d’une entité suprême qui règne sur tout, avant d’être consciente de la cécité et de la vue. C’est en tout cas ce que lui dicte sa mémoire. Alors qu’elle a environ 4 ans, en 1991, on est assis en famille dans la cour de la maison située dans le village de Salem, à l’Est de Naplouse. Elle raconte : « Tout à coup, quelqu’un crie : Viens ici, ou je tire ». Le « viens ici » est en hébreu, le reste en arabe. Elle sait déjà ce que veut dire « tirer ». Il semble qu’elle ait déjà entendu le mot « armée ». Elle sait que les bruits sourds sur l’asphalte sont ceux des pierres que jettent les enfants. Les paroles ne constituent pas encore un concept complet. C’est la première fois qu’elle entend consciemment la voix d’un soldat, qui représente le règne sur terre :

« Je croyais qu’un soldat était un géant, plus grand que les gens ordinaires. Je ne comprenais pas comment il était capable d’agir ainsi, contre des êtres humains ». Comme pour les autres, « juif » et « soldat » deviennent synonymes dans son lexique. C’est quand elle a 17 ans, la plus grande tragédie de sa vie, qui va lui permettre de faire la distinction entre les deux.


Yasmine Eshtayyeh, enfant, avec son père

« Demande refusée »

Elle ne va pas oublier le soldat du nom d’Uri, « l’un des pires, que j’aie jamais vu » - utilisant ce mot « vu ». En décembre 2013, elle prend part à un rassemblement à Amman, concernant la promotion des droits des femmes handicapées au Moyen-Orient. La fille qui n’avait découvert qu’à 5 ans que les filles s’habillent toutes seules, est maintenant titulaire d’une maîtrise d’anglais et de traduction, et représente avec éloquence les femmes handicapées qui cherchent à s’intégrer dans la société et dans le monde du travail.

Yasmine travaille pour l’association palestinienne Stars of Hope (Étoiles d’Espoir), créée pour promouvoir l’intégration des femmes handicapées, et représente, ce décembre-là, l’association, à la conférence sponsorisée par les Nations-Unies. Sa sœur l’accompagne en tant qu’escorte. À leur retour, le 22 décembre, toutes les autres femmes traversent le poste frontière al-Karameh (« dignité » en arabe), connu également sous le nom de « Allenby Crossing » (poste frontalier du pont Allenby) sans incident, mais, à leur étonnement, sa sœur et elles sont détenues.

On les arrête au contrôle des passeports, on les oblige à enlever leur couvre-chef et leur manteau et à se déchausser. Elles sont soumises à une fouille corporelle, et l’argent trouvé dans leur sac est saisi. Yasmine parle de la pièce étroite où on les emmène, de l’eau potable qu’on ne leur offre pas et de la salle-de-bain où on les empêche d’aller, et du soldat Uri qui leur défend de bouger et qui crie après elles. Est aussi présent un policier israélien qui se présente comme Ahmed. Il me dit : « Nous craignons qu’un membre du Hamas ne vous exploite ». Je réponds que j’ai fait des études, voyagé à l’étranger et que je n’ai jamais permis à personne de m’exploiter.

On leur demande d’où vient l’argent. Réponse facile : 500 shekels (142 dollars) et en plus, 98 dinars (138 dollars) qui viennent de son salaire de l’Université de Birzeit où elle travaille comme conseillère au Centre de Formation pour le Développement. Elle est très fière de pouvoir subvenir à ses besoins et aider également sa famille. Elle a reçu les dollars de Stars of Hope pour payer les frais du voyage. On attend d’elle qu’elle rende ce qui reste. L’argent pris à sa sœur est celui de certains membres de sa famille (filles et femmes) qui voulaient lui faire acheter des produits de beauté dans la capitale jordanienne, mais les journées de conférence ont duré plus longtemps et été plus intenses que prévu, elles ont disposé de moins de temps pour faire des affaires, et surtout, elles ont découvert qu’à Amman, ce n’était pas moins cher.

Malgré les explications, avant leur départ, on leur présente une notification de la Police israélienne, déclarant que leur argent a été saisi « en raison du soupçon de transfert de fonds lié à une association illégale. Donc, le commandant des forces de Tsahal de Judée et Samarie [Cisjordanie] a l’intention de confisquer l’argent saisi ». Vers 1 heure et demie du matin, ce jour de décembre, il y a quatre ans, après huit heures d’attente, on leur permet de quitter le terminal vide. Elles demandent qu’on leur laisse un peu d’argent pour prendre un taxi jusque chez elles. Ceux qui leur ont pris leur argent refusent. Autre attente de quelques heures, pour qu’un oncle vienne en voiture des environs de Naplouse au milieu de la nuit, et les emmène.

C’est le début d’une bataille bureaucratique et juridique qui dure toujours et qui a emmêlé dans la vie de Yasmine Eshtayyeh non seulement des soldats et des policiers, mais aussi les juges de la Cour Suprême Elyakim Rubinstein (maintenant en retraite), Noam Sohlberg et Menachem Mazuz.

Deux amis israéliens écrivent des lettres au "conseiller juridique militaire de Judée et Samarie", demandant que l’argent leur soit rendu. Ils reçoivent une réponse du conseiller juridique le 8 avril 2014, déclarant que, la veille exactement, le 7 avril, l’ordre a été donné de confisquer l’argent, étant donné les renseignements sûrs et comparables qui ont été présentés ». Sans preuve, sans évidence, sans explications ni détails, sans qu’on entende ce que ces femmes voulaient dire. On ne les arrête pas, on ne les cite pas pour un interrogatoire concernant le délit qu’elles auraient commis, on ne les juge pas.

Jusqu’au 25 décembre 2013, les Palestiniens dont les biens avaient été confisqués sous les ordres du commandant militaire, pouvaient au moins faire appel auprès du tribunal militaire. Mais ce jour-là, le Major-Général Nitzan Alon, à ce moment-là à la tête du commandement Central et le souverain de la Cisjordanie, signe un ordre enlevant cette autorité aux tribunaux militaires, dispensant ainsi les confiscateurs du besoin de fournir avec transparence quelque preuve que ce soit.

Dans une société où les familles nombreuses dépendent d’un seul salaire, où le salaire minimum mensuel est de 1.400 shekels (405 dollars) et où de nombreuses femmes gagnent moins que ça, 5.000 shekels est une grosse somme. Les sœurs demandent de l’aide à Yesh Din : des Bénévoles pour les Droits Humains, association qui fonctionne en Israël et en Cisjordanie. Les avocats de Yesh Din, Michael Sfard, Emily Schaeffer Omer-Man et Noa Amrami déposent en leur nom une requête auprès de la Cour Suprême. La requête argue que l’ordre de confiscation est illégal, de même que le refus du droit d’appel. La Cour assimile la requête à deux autres affaires. Les magistrats ne considèrent même pas la confiscation dans les requêtes, et décident qu’il n’y a pas d’obstacle juridique à la décision du chef du commandement central de refuser le droit d’appel. En même temps, ils proposent que l’armée constitue « un forum sur l’objection ou l’appel en ce qui concerne les décisions de confiscation », afin de réduire le nombre de requêtes adressées à la Cour. Ils estiment que les affaires spécifiques qu’on leur présente, peuvent être résolues dans le cadre de ce « forum ».

L’armée accepte la proposition, mais avec une importante différence : On constitue donc un comité formé de représentants du bureau de l’Avocat général des armées, des Services Secrets et de l’Administration Civile – mais il ne peut que discuter « la saisie d’objets », étape qui précède la confiscation. Si vos biens sont déjà déclarés confisqués, c’est adieu. En mai dernier, les magistrats avaient exprimé leur satisfaction, déclarant que la requête avait « atteint un objectif important » et donné l’ordre à l’état de payer aux représentants des trois requérants, les frais de justice : 10.000 shekels (2.850 dollars).

Pour Yasmin et Suhad Eshtayyeh, c’est une issue kafkaïenne. Grâce à leur requête, les magistrats – parmi d’autres – avaient suggéré qu’on modifie l’ordre. On constitue donc un comité militaire pour prendre en compte les objections, mais elles ne peuvent pas se présenter devant le comité, car leur argent a déjà été déclaré « confisqué ». Sfard et une autre avocate de Yesh Din, Sophia Brodsky, demandent à un représentant du Procureur général d’État, l’avocat Roy Shweika, de se renseigner. Il refuse. Elles demandent des explications à la Cour qui avait cru, par erreur, que le jugement avait indiqué une solution pour les requérants. En novembre dernier, Monsieur le juge Sohlberg avait déclaré que, à son avis, les sœurs pouvaient présenter une nouvelle requête. En d’autres termes, d’autres frais de justice et d’autres démarches. Encore une perte de temps, de ressources mentales et matérielles.

Les avocats écrivent alors au chef du Commandement central, Maj. Gen. Roni Numa, et au conseiller juridique, Lt. Gen. Eyal Toledano, espérant que ceux-ci pourraient faire preuve de flexibilité et révoquer l’ordre de confiscation, afin de permettre aux sœurs de présenter leur objection au comité qui avait été établi, suite à la pétition, mais le soldat anonyme du bureau du médiateur, qui a répondu le mois dernier, ne change pas l’explication qui avait été circulée : Les renseignements qui avaient mené à la confiscation (sans droit d’appel) sont solides et sûrs, le comité ne discute que les appels contre des saisies, qui précèdent la confiscation : « L’affaire de votre client n’a rien à voir avec la compétence du comité ». Demande refusée.

Voir la mer

« Nous savons que le changement est possible », annonce le « Guide for (Public) Pressure and Advocacy for the Subject of Disabilities : Concepts and their Application », publié par le Centre d’études de développement de l’Université de Birzeit. Yasmin Eshtayyeh est une auteure qui a participé à la rédaction de ce guide. Le Centre associe le développement de la pensée théorique à l’activité sociale. Elle a travaillé deux ans en qualité de conseillère dans un projet qui a duré environ un an et demi, sur l’attitude de la société envers les personnes handicapées. Comme preuve de la possibilité d’un changement, le guide fait mention des activités des associations palestiniennes d’handicapés, et une loi palestinienne de 1999, qui clarifie leurs droits. En avril 2015, elle est présente à un événement public où elle parle du changement que, à son avis, les gens peuvent provoquer. C’est à l’occasion de la cérémonie annuelle marquant le Jour commémoratif, organisée par l’association israélo-palestinienne « Combatants for Peace », à laquelle elle avait été invitée en tant que fille en deuil : un colon d’Itmar (près de Naplouse), Yehoshua Elitzur, avait assassiné son père, Sael, le 27 septembre 2004.


Yehoshua Elitzur, le colon assassin du père de Yasmine ,au tribunal en 2004

Dans son allocution, elle avoue : « la colère et la haine qui me poursuivaient, auraient continué à me hanter, si je n’avais pas rencontré d’autres Juifs ». Quelques jours après l’assassinat de son père, des militants du « Villages Group » israéliens sont venus au village pour exprimer leurs condoléances et leur colère. Eshtayyeh raconte à l’assistance, à la cérémonie, qu’au début, elle a refusé de serrer la main à une personne parmi les militants, « parce qu’elle était juive ». Petit à petit, elle s’est adoucie et a appris à connaître d’autres membres du groupe de militants. Ces derniers et d’autres Juifs l’ont menée à croire au changement que les gens peuvent susciter. L’un des militants a donné des cours de musique dans le village. On a invité Yasmine à devenir interprète. Elle est tombée sous le charme de la harpe qui lui a permis de « voir la mer où je ne suis jamais allée », et elle s’est mise à apprendre cet instrument.

Son père a travaillé 18 ans pour une entreprise basée à Rishon Letzion, qui livre des cuves de gaz de cuisine. Son emploi a pris fin au cours de la deuxième intifada. À l’âge de 46 ans, il est devenu chauffeur d’un taxi monospace. Durant ces temps de barrages routiers et de routes interdites aux Palestiniens, il fallait prendre des chemins de terre et contourner les longues files aux postes de contrôle, pour conduire les gens au travail, à l’école, au marché et aux cliniques médicales.

À la cérémonie commémorative, elle s’exprime ainsi : « Mon père était le seul gagne-pain. Puis s’est produit le pire des cauchemars de notre vie : Le 27 septembre 2004, mon père est allé à son travail comme chaque jour et, alors qu’il se dirigeait vers une rocade construite par les colons pour ne pas se frotter aux Palestiniens, un colon l’a attaqué, visant le cœur. L’assassin est un Allemand converti au Judaïsme et habite un avant-poste près d’Itamar ».

L’assassin condamné pour homicide volontaire, a été placé, pour une raison quelconque, en résidence surveillée, après l’assassinat, et aussi après la condamnation. Avant le verdict, il a disparu. Le correspondant d’Haaretz, Shay Fogelman l’a cherché, dans un voyage plein de détours, comprenant du travail de détective et d’histoire, auquel il a dédié cinq années de sa vie et qui s’est transformé en un film qui sera présenté dans quelques mois. Pendant ce temps, on a retrouvé Yehoshua Elitzur au Brésil d’où il a été extradé vers Israël en janvier dernier. Il est maintenant en prison, dans l’attente de sa condamnation.

La poursuite d’Elitzur a rapproché Fogelman et la famille Eshtayyeh. Yasmine parle de lui avec beaucoup de sympathie. Il a été témoin de la situation ridicule dans laquelle se trouvent de nombreuses familles palestiniennes dont les proches sont tués par des soldats ou des civils israéliens : Le service de sécurité Shin Bet et l’armée les qualifient de « dangereux ». À ce jour, le fait est que, presque chaque année, on envoie des soldats faire des fouilles chez Yasmin au milieu de la nuit : « Bon, qu’ils fouillent ! Et ils laissent derrière eux des objets cassés et un merdier ».

Il y a deux ans, Yasmine et son frère cadet, Mohammed qui est lui aussi aveugle de naissance, sont allés au centre médical de Sheba à Tel Hashomer pour subir un examen ophtalmologique spécial. Tous les deux, ils pourront peut-être obtenir l’implantation d’un appareil qui leur permettrait de voir. Leur mère, âgée de 57 ans, les accompagnait. Au poste de contrôle : « Refus ». Tous les deux ont attendu des amis du forum des familles endeuillées, qui ont pu les accompagner. Depuis qu’elle est plus active dans le forum, Yasmin, elle aussi, est sur la liste des Palestiniens à qui on refuse l’entrée en Israël, après des années pendant lesquelles elle recevait des permis.

Malgré ses diplômes académiques et son succès dans des projets de durée limitée, Yasmine ne peut obtenir un emploi permanent – son plus grand souhait. La mise en œuvre est en retard par rapport à la loi palestinienne, en ce qui concerne l’intégration des personnes handicapées dans la société, dit-elle, et celles-ci se sentent encore discriminées. Les voyants ou ceux qui n’ont pas besoin de fauteuil roulant, trouvent souvent difficile d’obtenir un emploi, sans relations. La discrimination envers les femmes handicapées est encore plus grave, et les doutes sur leur place dans la société sont encore plus sérieux – une aveugle a peu de chance d’élever une famille.

Quelques semaines auparavant, installée avec elle sous le porche de leur maison, je lui demande de me parler des plus beaux jours de sa vie. Son visage s’illumine : « Les deux jours les plus heureux de ma vie sont les fêtes organisées par maman pour célébrer ma première maîtrise, de langue et de littérature anglaises, puis pour célébrer ma deuxième maîtrise, de traduction ». Tout et tous étaient là : Dance folklorique, la Debka, feux d’artifice, costume de fête, coiffure spéciale sous le foulard et des douzaines de personnes – famille et villageois – venus partager sa joie et sa fierté.

Par Amira Hass – 3 avril 2018

(Traduit par Chantal C. pour CAPJPO-EuroPalestine)

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