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14 juin 2018

“Nous nous battons pour la vie" : Interview de Manal Tamimi

Interview de la tante d’Ahed Tamimi réalisée avant l’assassinat d’Azzedine Tamimi, qui relate l’incroyable violence et constant harcèlement contre tout le village de Nabi Salah, par l’armée israélienne.


Manal Tamimi. Dans ses mains, des armes utilisées contre les villageois de Nabi Saleh

Nabi Saleh, est devenu le symbole de la résistance populaire à l’occupation israélienne. Depuis 2009, le comité populaire de Nabi Saleh a organisé des manifestations hebdomadaires contre la confiscation de terres municipales perpétrées par la colonie israélienne d’Halamish. L’armée israélienne a réprimé les protestations avec des balles réelles, des balles en acier enrobées de caoutchouc et du gaz lacrymogène. Manal nous a informés que le Comité populaire avait suspendu les manifestations régulières, vu que le nombre de villageois arrêtés, mutilés et estropiés étaient trop élevé. Cependant, la violence de l’armée continue.

L’armée pénètre régulièrement dans le village pour tirer des balles réelles, du gaz lacrymogène et des grenades cataplexiantes. La première fois que nous avons interviewé Manal, nous avons été obligés d’annuler l’événement parce qu’on tirait des balles réelles dans la rue.

Quand nous avons parlé à Manal, 19 personnes du village étaient en prison.


Une partie des bombes lacrymogènes lancées par l’armée israélienne

  • Manal, pouvez-vous nous expliquer comment vivent les habitants de Nabi Saleh ?

Les soldats entrent dans le village presque tous les jours. Ils montrent leur puissance : Ils veulent nous faire savoir qu’ils continuent à nous pourchasser et qu’ils savent ce que nous faisons.

Lorsqu’ils viennent, ils utilisent principalement des balles réelles et du gaz lacrymogène. Ils tirent à l’aveuglette dans le village. Ils veulent donner une leçon aux autres, par le biais de Nabi Saleh : Quiconque veut participer à un acte de résistance non-violent, subira le même sort que celui de Nabi Saleh.

La nuit, l’armée s’introduit dans le village, tire du gaz lacrymogène, puis ressort. Ce gaz est récemment devenu plus puissant : maintenant, quand je le sens, j’attrape immédiatement un mal de tête accompagné de douleurs dans les muscles, de problèmes respiratoires et d’insomnie.

Ils utilisent de nombreuses bombes assourdissantes (grenades cataplexiantes) chaque fois qu’ils se trouvent dans le village. Ils nous aspergent également de skunk (produit chimique puant), comme le mois dernier, à 3 heures du matin, au moment où ils arrêtaient deux enfants. Parfois, ils le répandent dans nos maisons. Ils tentent sans cesse de nous provoquer et de nous pousser à la violence.

Quiconque prend la décision de résister, sait qu’à un moment donné, il pourrait perdre la vie.

Dix-neuf personnes de notre famille sont emprisonnées.

Trois ont été tuées – deux d’ici et une du village voisin [Le 6 juin, ce nombre a augmenté, quand Azzedine Tamimi a été tué par balles].

Mustafa a été tué par une bombe lacrymogène à grande vitesse, qui l’avait touché à l’œil. Les soldats laissèrent son corps se vider de son sang par terre.

Rushdi a été abattu par une balle en caoutchouc suivie par une balle réelle à bout portant.

Saba a été tuée par une balle réelle en plein cœur, au cours d’une protestation.

  • Continuez-vous à organiser régulièrement des manifestations dans le village ?

Nous avons arrêté les manifestations régulières en 2015, mais nous le faisons de temps en temps. Il nous est difficile de protester, vu le grand nombre de villageois emprisonnés, et les blessures causées par des balles réelles, dont souffrent 15 personnes, ce qui les empêchent de participer du fait qu’elles ont besoin de rééducation. Un nombre croissant de militants internationaux participaient à nos manifestations, ils étaient devenus plus nombreux que nous. Nous avons donc décidé de cesser de les faire de façon régulière.

  • L’armée israélienne utilise-t-elle des drones de surveillance à Nabi Saleh ?

Au début, ils les utilisaient seulement les jours de manifestation, mais à présent, ils s’en servent pour nous surveiller constamment. Il y a quinze jours, nous étions assis dehors, sur nos canapés et prenions notre petit déjeuner, quand un drone nous a survolés et nous a filmés. Nous nous sommes moqués d’eux, montrant notre houmous et notre falafel devant la caméra. Le lendemain, les soldats israéliens sont arrivés au village. Leur véhicule était équipé d’une mitraillette capable de lancer des bombes à gaz lacrymogène. Ils ont donc tiré sur les canapés qui ont pris feu.

Il y a aussi un ballon de surveillance au-dessus de la colonie d’Halamish. Quand ils arrêtent des gens, ils utilisent des vidéos placées dans ce ballon.

  • Quel est l’effet d’être constamment surveillé ?

Ce n’est pas le plus important. Nous savons très bien que nos téléphones sont aussi des espions. Ils sont capables de nous suivre et d’être au courant de tout, grâce à nos téléphones. Pourtant, nous ne faisons rien d’illégal. Nous agissons toujours dans la limite de nos droits.

Les enfants de Nabi Saleh sont visés et mis en prison, c’est cela le plus dur.

Depuis près de trois ans, ils emprisonnent les jeunes du village. Ils essayent de les incriminer. Mais nous avons la preuve sur vidéo, de ce qui se passe en réalité et donc les preuves pour réfuter les accusations. Mais cela ne les empêche pas de les arrêter, de les torturer et de les emprisonner.

J’ai deux fils, Osama et Mohammad, arrêtés en janvier et qui sont toujours en prison, mais je n’ai pas le droit de leur rendre visite. On ne les a pas encore jugés. Selon le juge militaire, ils seront condamnés à des peines allant de deux ans à cinq ans de prison.

Ils ont arrêté Mohammad à 2 heures du matin chez nous.

Osama quittait son travail à 8 heures du soir : On l’a arrêté. Il voulait appeler la famille pour prévenir qu’on l’avait arrêté, mais cela lui a été refusé. Le lendemain, nous nous demandions où il était. Nous avons appelé l’avocat qui nous a appris qu’il était à Petah Tikva, le pire des centres d’interrogation.

Mes deux fils y ont passé 25 jours, en isolement et en interrogatoire. Mohammad est confronté à 18 accusations, y compris des jets de pierres.

On nous a refusé les permissions de leur rendre visite, car nous sommes soi-disant une menace pour la sécurité d’Israël.

  • Vous avez un message à transmettre à ceux qui ne sont pas en Palestine ?

Je pense que les gens ne sont pas toujours très au courant de ce qui se passe réellement, spécialement au Royaume-Uni. Les politiques, et même les militants de base, disent parfois que nous recourons à la violence, et que nous devrions nous arrêter. Ils pourraient ainsi nous soutenir. À quel genre de violence recourons-nous, face à la violence utilisée contre nous ? Ils veulent dire le jet de pierres ? Des pierres face à des balles réelles et à tout ce qui nous confronte. Ceux qui parlent ainsi ne comprennent pas notre résistance, ils la voient par le prisme de leurs propres manifestation dans un contexte totalement différent, car ils ne sont pas sous occupation, ni privés de liberté.

J’espère que les gens d’ailleurs sont capables de comprendre ce que signifie la résistance. Cela n’a rien à voir avec tuer et mourir. Nous nous battons pour la vie et voulons créer une vie meilleure. Personne ne veut mourir, mais s’il faut mourir afin de créer un meilleur avenir pour nos enfants, nous sommes prêts.

Depuis notre rencontre avec Manal, la famille Tamimi a encore été harcelée par les autorités israéliennes. La semaine dernière, Hassan Tamimi a été transféré à l’hôpital dans un état critique, les autorités israéliennes ayant refusé de le soigner dans la prison.

Interview réalisée par Eliza Egret, Tom Anderson et Amy Hall

(Traduit par Chantal C.)

https://corporateoccupation.org/2018/06/06/we-fight-for-lifewe-want-to-create-a-better-life-facing-daily-violence-and-harassment-in-nabi-saleh/

CAPJPO-EuroPalestine


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