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16 juin 2018

"De Jesse Owens à Lionel Messi", par Daniel Blatman

Comparer les deux sportifs de très haut niveau que sont Jesse Owens et Lionel Messi, ainsi que les deux régimes contre lesquels ils ont protesté, comme le fait dans Haaretz, le Pr. Daniel Blatman, historien à l’Université Hébraïque de Jérusalem, est riche d’enseignements.

"De Jesse Owens à Messi

Des grands champions, admirés par des millions de fans à travers le monde, peuvent influencer et avoir, sur l’opinion publique, un impact décuplé, loin devant tous les discours tenus par les politiques, universitaires et intellectuels. Dans cinquante ans, peut-être verra-t-on un historien du conflit israélo-palestinien, commencer son livre sur ce sujet, comme suit :

En 1971, les Etats Unis d’Amérique envoyèrent leur équipe nationale de ping-pong en Chine, à l’occasion d’une compétition. Cet évènement fut, à lui seul, le premier pas vers un rapprochement entre les deux puissances, toutes deux jusqu’alors murées dans une hostilité sans faille, depuis la guerre de Corée.

En 2018, l’équipe nationale de foot argentine annula le match qu’elle devait jouer contre l’équipe israélienne, répondant ainsi favorablement aux fortes pressions venues des opposants à la colonisation de la Palestine, espagnols ou argentins. Ce fut un évènement capital, d’une portée décisive vers l’établissement d’un Etat palestinien, indépendant, vivant côte à côte avec son voisin israélien.

L’enthousiasme sportif a, comme lors de moments de grande ferveur religieuse ou patriotique, une dimension cathartique.

Un mois après le cirque évangélico-fasciste, où se sont données en spectacle des stars telles que le premier ministre B Nethanyaou, la famille Trump, quelques membres du clergé, durant un évènement où la nation, surexcitée, était en proie à l’extase, vint le coup fatal.

Tout allait pourtant comme sur des roulettes, rien ne pouvant se mettre en travers de la voie tracée par nos deux comparses, B Nethanyaou et D Trump agissant en vrais parrains de la mafia, ivres de leur pouvoir, tous deux flanqués d’une désolante équipe de faux culs avec à sa tête, l’inénarrable et affligeante ministre de la culture Miri Regev.

Arriva alors une équipe de foot, l’une des meilleures au monde, avec à sa tête une superstar avec des millions de fans en Israël comme dans le monde entier, qui dit alors :

  • "Non, nous ne jouons pas avec vous".

Et, quelles que furent les excuses entendues ici ou là, selon lesquelles l’annulation du match était due à des motifs de sécurité, ou bien strictement professionnels en vue de la préparation à la coupe du monde, le message reste clair comme de l’eau de roche. L’Argentine a considéré que jouer à Jérusalem, alors que ce pays opprime toute la population palestinienne, en la massacrant sans répit, contrevenait à sa vision du sport.

Cette annulation doit être vécue à la hauteur de son importance, par tous les amoureux de la paix, ainsi que tous ceux luttant pour un autre Israël.

Que cela incite — en ne se cantonnant pas aux seuls supporters— les millions d’Israéliens à se regarder dans la glace, et à se poser très honnêtement la question suivante :

  • "Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe là ?"

Que vont devenir les centaines de milliers de fans israéliens de Lionel MESSI ?

Vont-ils arrêter de se rendre à Barcelone pour le voir jouer ?

Mais alors, ce serait un véritable drame. Pour des fans, des vrais de vrais, abandonner l’équipe adorée pour aller supporter sa rivale (le Real Madrid nooooooon tout mais pas ça !!!!) , cela relève, comme en religion, de l’apostat.

Ainsi, ce que nous vivons là est très clairement ce à quoi aspire le mouvement Boycott Désinvestissement et Sanctions : contraindre des masses d’Israéliens à réfléchir aux conséquences de leurs actes, dans leur vie de tous les jours, lorsque celle-ci continue son train train quotidien en s’asseyant confortablement sur l’occupation de la Palestine, et l’oppression de tout son peuple.

Voilà pourquoi l’annulation est si significative. Elle appuie là où ça fait mal. Il n’y a plus de faux semblants.

Des vedettes du sport, ainsi que des artistes, qui comptent des millions d’admirateurs, peuvent influencer et toucher l’opinion publique, en la bouleversant bien plus que ne pourront jamais y parvenir les politiques, les intellectuels et autres académiques.

Rares sont les moments où de grands athlètes ont marqué l’histoire de l’humanité, et sont devenus les symboles de la lutte contre l’injustice, le racisme et la brutalité.

Ainsi, Jesse Owens** qui, triomphant sur le podium, défia le dictateur nazi après avoir battu à plates coutures les représentants de la grande et non moins pure race aryenne.

Pensons aussi à Thommy Smith et Johnny Carlos, Noirs américains comme Jesse Owens qui, vêtus de tee shirts portant des inscriptions clamant le droit à la justice pour tous, se dressèrent de tout leur corps, sur les marches du podium triomphalement gravies après avoir remporté la médaille du deux cent mètres haie. Ceci en brandissant le poing couvert d’un gant noir, dès que retentirent dans tout le stade les premières notes de l’hymne américain.

Ces actions ont fait progresser la lutte pour les droits civiques au delà de toutes les espérances, bien plus que toutes les conférences données sur le sujet.

Le véritable coup de tonnerre que déclencha la décision de MESSI de ne pas se rendre à Jérusalem, — la dite capitale d’Israël et non moins symbole de l’occupation— pourrait bien donner à ce joueur, une stature dépassant celle de seul champion de foot.

Un jalon est maintenant posé, et il appartient aux Européens de prendre le relais en faisant pression sur les artistes et les compagnies de spectacle, pour qu’ils boycottent le prochain Eurovision qui doit se tenir à Jérusalem.

Chantons la contestation en 2019. Que l’on entende, en Israël, les voix de l’opposition à l’occupation.

Tant qu’Israël instrumentalisera le sport et les évènements culturels, comme autant de "shows" à sa gloire, façon Miri REGEV production and co, nous les boycotterons, et appellerons le reste du monde à faire de même.

Un tel voeu a une légitimité morale, juive, et historique. En 1933, eut lieu à New York, un meeting rassemblant d’importantes figures du judaïsme américain, mené par le rabbi Stephen Wise, président du congrès juif américain, et leader influent du sionisme, au cours duquel le peuple américain fut appelé à boycotter tous les produits importés de l’Allemagne nazie.
Ce ne fut pas une décision facile à prendre. On ne savait pas quelle serait la réponse de l’administration américaine et, de plus, vive fut la crainte de voir l’antisémitisme se renforcer.
Wise passa outre toutes ces objections, et prit fait et cause pour le boycott total, proclamant que le temps de la prudence et des politiques timorées n’était plus d’actualité.

Il est temps que soit entendue notre voix, nous sommes des êtres humains comme tout le monde.

Daniel Blatman

  • Le Pr.Daniel Blatman, Professeur d’Histoire à l’Université Hébraïque de Jérusalem, est au demeurant un spécialiste du génocide des juifs par les nazis
  • * Ces Jeux de la XIe Olympiade, en 1936, resteront marqués par les quatre médailles d’or du légendaire athlète Jesse Owens, dans le stade monumental construit à Berlin par l’Allemagne nazie, et par la colère d’Hitler quittant les lieux pour ne pas saluer le champion noir américain.

(Traduit Par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : https://www.haaretz.com/opinion/.premium--1.6155726

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