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17 septembre 2018

Omar Barghouti rend hommage à sa mère et obtient le droit d’aller à son enterrement

Omar Barghouti nous a écrit ce samedi 14 septembre pour dire son chagrin en apprenant le décès de sa mère. Pendant tout le week-end, sa lettre a entraîné une mobilisation qui lui a permis d’obtenir l’autorisation d’aller à l’enterrement de sa mère à Amman en Jordanie, lui qui est de Jérusalem et interdit de voyager par le gouvernement israélien. Nous lui transmettons toutes nos condoléances avec la traduction de sa lettre en Français par Lionel.


"Aujourd’hui, j’ai expérimenté ma propre Nakba. Je suis rarement au bout du rouleau, mais aujourd’hui c’est le cas.

A 6H30, ce matin, ma mère tant aimée, Wafieh, qui signifie Loyauté ou fidélité, a cessé de vivre, chez elle, brusquement, sans qu’on s’y attende. Elle avait soixante seize ans. Elle est morte le 14 septembre, le jour même de l’anniversaire des accords d’Oslo, et apparemment il n’y a aucun rapport. Et pourtant, il semble bien que si.

Ma mère est née en 1942 à Jerusalem, soit six ans avant la Nakba. Elle n’attachait pas vraiment d’importance à la saint Valentin, le petit coeur rouge symbolisant cette fête devenue si commerciale ne lui inspirait que du dégoût, mais bon, il se trouve qu’elle est née un 14 février.

Ils l’ont trouvée à même le sol, dans sa cuisine, tenant dans sa main la moitié d’un citron, le visage souriant, et sa valise prête était juste à côté de la porte d’entrée.

Elle était en train de préparer son jus de citron quotidien, et s’apprêtait à partir en voyage quelques heures plus tard, accompagnée de ma femme Safa, pour célébrer sa victoire sur son cancer du sein. Je n’avais pas prévu de faire partie du voyage, Israël m’interdisant de le faire.

La dernière fois que je l’ai vue, c’était à Ramallah, il y a une semaine. Elle se réjouissait de retrouver des forces et de voir ses ongles repousser, après les avoir perdus tout le temps des séances de chimio. " Ce sont des petites victoires, des petites victoires qui comptent énormément" disait-elle. " Elles renforcent notre détermination pour mener le juste combat engagé contre le monstre qui vient vous bouffer de l’intérieur.

Une fois, nous discutions des concepts de victime et de résistance, de leur signification lorsque l’on se le bat contre le colonialisme de peuplement, ou bien contre le cancer. Elle me dit "tout d’abord, je ne me considère pas comme une victime, bien que j’ai survécu au cancer.

Je me vois moi-même comme une combattante, qui ne peut pas se permettre de baisser la garde. Mais il ne faut pas oublier que j’ai été entourée d’amour et d’attention, et que j’ai pu bénéficier des soins et traitements médicaux requis.

Combien de mes soeurs enfermées à Gaza ne peuvent se rendre là où des soins pourraient leur être prodigués ni, tout simplement, être soignées sur place, en raison du siège fasciste de Gaza. Cela est au-delà de tout ce que l’on peut imaginer en termes de cruauté comme de criminalité. Je ne sais pas encore combien de temps je vais vivre, mais tout le temps qui me reste, je vais le consacrer à lutter pour elles, pour qu’elles et tous leurs proches aient accès à ce droit fondamental qu’est la santé, pour qu’il cesse d’être bafoué.

C’est alors qu’elle s’est lancée dans une tirade contre les dirigeants de l’Autorité Palestinienne, "qui ont échoué à faire respecter nos droits les plus élémentaires, non pas uniquement notre droit à retourner vivre sur notre terre, mais celui à vivre tout court. "

Ceux qui connaissent ma mère savent que les tirades politiques sont un trait authentique de son caractère, aussi unique que fascinant. Elle était une nassérienne laïque, (soutien du leader Arabe, Gamal Abdel Nasser ), féministe, avide de littérature et de politique, une grande gastronome, soutien inébranlable de toutes les luttes contre l’injustice à travers le monde, modérément accroc à facebook, (bien plus à twitter), supportrice inconditionnelle du BDS, soutien aux Voix Juives pour la Paix, maniaque de la propreté, et une personne toujours très attentionnée, apportant beaucoup de réconfort autour d’elle, avec le plus grand coeur qui soit.

Ce coeur s’est arrêté aujourd’hui, pour la dernière fois.

Elle était pleine d’amour, responsable, férocement attachée à son indépendance, sans retenue dans sa répugnance du sionisme, de la coercition religieuse, des régimes despotiques Arabes, et, bien sûr, la cible privilégiée de ses attaques étaient ces dirigeants désespérément corrompus et traîtres de l’Autorité Palestinienne.

Mon père, qui était un peu moins emporté, mais tout autant déterminé à se battre pour ses convictions et les droits de son peuple, partageait beaucoup des opinions de ma mère sur la politique et la société, mais pas toutes.

Il est mort, il y a maintenant douze ans.

Il faisait partie des fondateurs indépendants de l’Organisation de Libération de la Palestine, à Jérusalem en 1964.

Quelle que fût sa place au sein de l’organisation, il a toujours condamné la politique des dirigeants palestiniens consistant à brader sans cesse les droits de notre peuple.

Juste après la signature des accords d’Oslo, il ne manqua pas de les condamner publiquement, les assimilant à une capitulation en rase campagne face à la progression du colonialisme de peuplement. Ma mère était cent pour cent à ses côtés. Mais elle n’était pas franchement heureuse à l’idée de le savoir toujours en contact avec des dirigeants palestiniens, pour aller leur expliquer son opposition aux accords d’Oslo.

Quand de telles rencontres avaient lieu chez eux, à Amman, les invités de mon père se trouvaient face à ma mère qui leur disait sans détour ce qu’elle pensait de leur politique. Elle ne manquait pas d’utiliser l’occasion de leur offrir l’hospitalité (j’ai mentionné ses talents culinaires, et tous les invités se précipitaient pour ses plats en se délectant d’avance), pour interrompre un instant le repas, et offrir aux convives un morceau bien choisi de ses courageuses opinions politiques.

Elle avait l’habitude d’introduire son propos en ouvrant une parenthèse sur la disparition progressive des voix féminines dans le mouvement de libération nationale, à son grand dam. Alors elle enchaînait sur tout ce qui cloche dans le mouvement, pourquoi il s’est tant éloigné des aspirations du peuple, et ce qu’il est impératif de faire pour lui redonner vie.

Ses célèbres tirades vont me manquer, ses points de vue si forts sur ce que vivre signifie, son amour indéfectible, sa détermination, et ses pâtisseries les meilleures au monde comme ses incomparables hussun enrobés de cannelle, dans de la pâte de noix, après avoir bien frit dans un doux sirop sucré.

A l’heure où j’écris ces lignes, mon avocat est toujours en train de se débattre et d’étudier comment venir à bout de cette interdiction que, de fait, m’impose Israël, m’empêchant d’être avec mes proches à Amman, le jour où ma mère sera enterrée.

C’est en violation d’une décision de justice, que le ministre de l’intérieur israélien a empêché le renouvellement de mon passeport, et par là même mes déplacements dans la région.

C’est très clairement une sanction prise à mon encontre pour mon rôle actif dans la campagne BDS, pour les droits des Palestiniens. S’ils pensent que cela réduira ma détermination à me battre, ils se mettent le doigt dans l’oeil. Ma volonté est intacte, elle ne vient pas de nulle part, elle est une des nombreuses branches de l’arbre toujours debout, car il est fortement enraciné au coeur de notre identité, la Palestine, notre lutte pour la Justice et la Liberté, notre implacable résistance, notre inébranlable amour de la vie.

Wafieh, toute ta vie a été marquée par ta loyauté et ta foi indéfectibles dans les principes qui t’ont guidée dans ta lutte pour le peuple de Palestine, pour celles et ceux que tu as tant chéris.

Que toujours je reste attaché à ta mémoire et aux leçons de vie que tu m’as si tendrement inculquées. "

Omar

(Traduit par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine)

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