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30 septembre 2018

Les répercussions de la politique étatsunienne sur les Palestiniens : Interview de Nidal al-Azza

Ci-dessous une analyse du militant palestinien Nidal al-Azza*, qui estime que Trump va accélérer la création d’un nouveau mouvement politique en Palestine. Interview réalisée par Mondoweiss et traduite par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine.


Nidal al-Azza

MONDOWEISS : Comment voyez vous la situation actuelle, compte-tenu de la politique US vis-à-vis de la Palestine ?

AL AZZA : Je pense que cette politique est devenue aujourd’hui très claire. Depuis toujours, les Palestiniens savent que la politique US à leur encontre est totalement biaisée, puisqu’elle repose sur un soutien stratégique sans faille à Israël. Cela explique que, durant tout le soi-disant processus de paix, le leadership palestinien n’a eu de cesse de s’évertuer à essayer de convaincre le peuple de la nécessité absolue de coopérer avec les USA, et de se ranger à leur côté. Nos dirigeants ont persévéré dans cette voie qui, étant donné la négation par les USA des droits fondamentaux des Palestiniens, s’est avérée être une impasse.

Voilà pourquoi, je pense que la direction palestinienne est maintenant dos au mur. Maintenant qu’ils sont complètement piégés, les voilà qui crient d’indignation face à la politique de la nouvelle administration US, alors même qu’ils ont toujours été dociles.

Mondoweiss : Avez-vous été surpris des dernières prises de position de Trump sur la Palestine ?

AL-AZZA : Très franchement, non. Et vous obtiendrez la même réponse de l’homme de la rue en Palestine. Personne n’a entretenu d’illusions sur les intentions US dans la région qui, comme je vous l’ai dit, sont basées sur un appui sans faille à Israel, peu importe le prix à payer pour les Palestiniens en termes d’injustice. Oslo a permis d’amuser la galerie tandis que se réduisaient, comme peau de chagrin, tous nos droits fondamentaux à vivre sur notre terre, et à vivre tout court. Donc, pour moi, je ne suis pas surpris de voir aujourd’hui l’aboutissement logique d’une politique US qui, désormais, ne se fait même plus semblant de vouloir maintenir un quelconque équilibre. Nous autres, Palestiniens, n’avons plus rien. Les partis politiques palestiniens ont perdu, durant ces dernières vingt cinq années, toute parcelle de pouvoir. Ils se sont pieds et poings liés dans ce soi-disant processus de paix.

Et la leçon à tirer de ces "accords d’Oslo" est que, si vous abdiquez tout pouvoir, alors ce n’est pas la peine d’aller s’asseoir ensuite à la table des négociations.
C’est pourtant ce que firent nos dirigeants, et on en voit le résultat aujourd’hui.

MONDOWEISS : A votre avis, quel a été le changement politique le plus dommageable pour la Palestine, au cours de ces derniers mois ?

AL-AZZA : Toutes ces décisions, comme arrêter de contribuer au budget de l’UNRWA, reconnaître Jerusalem capitale israélienne, ont des conséquences gravissimes sur nos droits les plus élémentaires. C’est difficile d’établir une sorte d’échelle de Richter de ces attaques.

Toutefois, je pense que, stratégiquement, la politique US à l’égard de l’UNRWA fait peser la menace la plus grave pour toute la cause palestinienne. Cibler ainsi l’UNRWA n’a, en soi, rien de vraiment nouveau. Depuis Oslo, ce sont toutes les grandes puissances occidentales qui ont fait pression sur l’UNRWA pour mettre fin à certains programmes, et la pousser à réorienter sa politique lorsqu’il est question des réfugiés. Depuis pas mal de temps, les donateurs ont privilégié le financement de projets bien spécifiques, au détriment d’un approvisionnement global au budget de l’UNRWA. Cela relève d’une stratégie pensée pour amener graduellement à un transfert des responsbilités de l’UNRWA vers les Etats d’accueil et, telle la politique du chien noyé au fil de l’eau, constater la mort clinique de cette agence, et par là même, la fin de la question des réfugiés palestiniens, tout comme leur droit au retour.

Trump n’innove rien en la matière. Les effets ont déjà été très dommageables au Liban, en Syrie, en Jordanie, Cisjordanie ou bien à Gaza. Cela fait des années que l’UNRWA se démène comme elle peut pour être en mesure de continuer à assurer ses programmes les plus importants tels la santé, la scolarité des enfants, l’aide aux plus pauvres, qui relèvent de son budget général.

MONDOWEISS : Quels autres moyens que le financement de l’UNRWA, seraient selon vous envisageables pour remédier à ces graves problèmes ?

AL-AZZA : Nous avons examiné de près ces tendances et avons adressé à la direction palestinienne un rapport faisant état de ces questions. Depuis des années nous avons alerté l’Autorité Palestinienne (AP) et l’OLP, pour que soient prises des mesures concrètes compensant la baisse des moyens de l’UNRWA. La façon dont s’organise l’UNRWA, avec un financement dépendant de la bonne volonté de ses contributeurs, doit être repensée de fond en comble.

Mais c’est en vain que nous avons attendu la moindre réponse de l’AP. Les dirigeants palestiniens sont restés le regard rivé sur le processus de paix et les négociations. Nous voilà maintenant face au désastre programmé d’une UNRWA à bout de souffle avec, pour corollaire, une communauté internationale qui ne s’estime plus avoir à répondre de la question des réfugiés palestiniens. L’objectif poursuivi est en réalité de mettre la question des réfugiés sous la tutelle des Etats Arabes du Golfe et des Etats d’accueil. Ainsi, avec la fin de l’UNRWA, la question des réfugiés Palestiniens ne serait plus cantonnée qu’à la seule sphère des pays Arabes, sans plus aucune responsabilité au niveau international. Tout cela est très dangereux, au delà des services vitaux à assurer, car alors seraient réduites à néant toutes questions relatives au retour des réfugiés, comme à la restitution de leurs biens.

MONDOWEISS : Est-il possible de mesurer l’ampleur des dommages causés par la politique de TRUMP ces dernières années ?

AL-AZZA : Nous n’avons pas établi de statistiques, mais nous pouvons dresser des estimations. Par exemple, l’UNRWA assure le fonctionnement de 700 écoles. Cela fait, en tout, un million d’élèves, ou étudiants. C’est le poste le plus important de l’UNRWA. Ce sont cinq cent mille enfants et étudiants qui se trouvent menacés d’être à la rue, sans fac, sans école à la prochaine rentrée. Ni l’AP, ni les Etats d’accueil, ne peuvent remédier à un tel désastre. Si l’on jette un coup d’oeil sur le nombre de Palestiniens travaillant pour l’UNRWA, on arrive à près de trente mille, sur l’ensemble des programmes où ils sont employés. Si ces programmes cessent, alors ce sont près de trente mille familles palestiniennes qui vont se trouver dans le plus grand dénuement.

Sur le plan de la santé, où les besoins de la population ne sont déjà pas entièrement satisfaits, il existe toutefois des cliniques en bon état dont le fonctionnement est assuré par l’UNRWA, et où de très bons soins sont prodigués, en termes de problèmes de tension artérielle, de diabète, de suivi de grossesses, et de vaccination dès la petite enfance. Ce sont des services vitaux que seule l’UNRWA est à même d’assurer auprès des réfugiés. Leur arrêt sera catastrophique pour l’ensemble des réfugiés.

Si l’on s’attarde sur les familles palestiniennes vivant sous le seuil de pauvreté, on peut estimer à 38 000, toutes celles auprès desquelles l’UNRWA intervient pour qu’elles ne sombrent pas dans le dénuement absolu. Que vont-elles devenir si cessent les secours de l’UNRWA ?

MONDOWEISS : Combien de temps l’UNRWA peut-elle survivre dans ces conditions ?

AL-AZZA : Je pense qu’elle s’en sortira vaille que vaille cette année. Tout deviendra très dur l’année prochaine. Voilà pourquoi, je pense qu’il faut oeuvrer à une solution stratégique du système de financement de l’UNRWA, de la manière d’approvisionner son budget. Si l’on se réfère aux lois internationales, et aux décisions concernant les réfugiés palestiniens, on voit bien que leur sort relève de la responsabilité de la communauté internationale. C’est pourquoi, l’Assemblée générale des Nations Unies doit prendre en mains, une réforme du mode de financement de l’UNRWA pour sauver, en dernier ressort, ses programmes les plus importants. Je suis d’avis qu’il appartient aux dirigeants palestiniens de prendre à bras le corps cette question. Ils peuvent rédiger une résolution à travers la Ligue Arabe, et je suis persuadé qu’ils parviendront ainsi à obtenir le soutien d’une vaste majorité parmi les nations prêtes à appuyer une réforme du système de financement de l’UNRWA.

MONDOWEISS : En dehors des conséquences sur le plan humanitaire de ces changements politiques, quelles en sont les répercussions la situation politique palestinienne, présente et à venir ?

AL-AZZA : Je crois que les pays européens vivent dans la peur de voir déferler à leurs frontières des vagues de réfugiés palestiniens qui quitteraient le Liban, la Jordanie, la Syrie ou la Palestine. Si l’UNRWA se voit contrainte d’afficher portes closes, alors, oui, les pays européens vont devoir se préparer à recevoir cinq millions de réfugiés palestiniens.

Il y aura de nouvelles vagues de violence dans la région. Pour ma part, je m’attends à ce qu’émergent de nouvelles formes de résistance, de nature révolutionnaire, en dehors de l’OLP, contre l’AP, en soutine à d’autres mouvements radicaux du Moyen Orient. C’est l’aboutissement naturel de tout ce mépris, du piétinement ininterrompu des droits du peuple palestinien Ils ne resteront pas les bras croisés. J’en suis certain. Quelque chose de révolutionnaire se produira, peut-être à l’égard d’Israël, de l’AP, des Etats d’accueil. C’est une réaction tout à fait prévisible quand des gens se rendent compte que, depuis plus de soixante dix ans, la communauté internationale n’a cessé d’ignorer ses droits les plus basiques. Des dizaines de milliers parviendront à atteindre l’Europe, mais qu’adviendra-t-il de tous les autres qui ne peuvent partir ? Ils ne vont pas rester assis sur le trottoir, les bras ballants.

Une écrasante majorité restera dans les Etats d’accueil, et ils refuseront d’être à ce point laissés pour compte. Ils imposeront un changement, n’acceptant plus d’être la cinquième roue du carrosse d’un processus de paix voué à l’échec. Comment vont ils réagir ? Je n’en sais rien. Mais ce dont je suis sur, c’est qu’ils apporteront un changement stratégique.

Les dirigeants de l’OLP et de l’AP continueront à jouer leur partition, assis entre deux chaises, pas franchement hostiles aux US d’un côté, et évitant tout acte pouvant représenter un vraie mise au défi des politiques israéliennes. Ils vont continuer à entonner les mêmes rengaines appelant le peuple Palestinien à faire preuve de courage, de force et de détermination face à l’occupant, sans de leur côté faire quoi que ce soit de concret sur le terrain. Ceci pour s’assurer un bon contrôle de la population, et continuer de jouer, sous la table, le jeu des négociations avec les autres Etats.

Le peuple est arrivé à un point de saturation de tout ce cinéma. Les Palestiniens veulent du nouveau, une stratégie très clairement définie pour la libération, ou la liberté, tout comme la réalisation de nos droits. Les leaders pensent que nous avons besoin de la communauté internationale, ou de la société civile internationale. Mais nous ne pouvons nous contenter de cela seulement. Il nous faut nous mobiliser de notre côté, le peuple Palestinien. Il y a des discussions à la base, sur notre futur, une solution définitive et, vu les pratiques d’Israel, cela est très encourageant. Ainsi se dégage de tous ces débats une remise en question de la solution des deux Etats, sa faisabilité comme sa viabilité. Et si nous optons pour un Etat unique, comment y parvenir ?

Je sens que de tous ces questionnements est en train de naître un nouveau mouvement politique. Il n’est pas encore organisé, mais tout ce foisonnement d’idées débouchera forcément sur quelque chose de neuf qui, de mon point de vue, sera sans doute bénéfique.

Cela me semble inévitable. N’en déplaise à Trump, avec sa politique agressive à notre égard. Les gens peuvent tirer les leçons du passé et, forts de leur expérience, définir une nouvelle stratégie. J’ai l’occasion de discuter avec beaucoup de gens et, à chaque fois, tout le monde s’accorde sur l’impossibilité de réformer l’AP, et encore moins l’OLP, ou les partis politiques bien en place. Alors, revenons à nos fondamentaux disent-ils, en tant que Palestiniens. Nos droits sont inaliénables et nous pouvons nous enrichir de notre expérience.

MONDOWEISS : Quel message adresserais tu aux politiques qui, sur la scène internationale, promeuvent la solution des deux Etats ?

AL-AZZA : C’est bien simple, jamais le peuple Palestinien n’ a eu voix au chapitre. Dans les années vingt, la communauté internationale a, par le biais de la SDN, imposé le mandat britannique sur la Palestine, tout en incorporant dans le texte, la déclaration Balfour proclamant l’instauration d’un foyer national pour le peuple juif.

Ce n’est évidemment pas notre choix, et à fortiori puisque, jamais, nos ancêtres palestiniens ne furent consultés. Dans un même élan, c’est sans surprise que la partition de la Palestine vit le jour, contre la volonté de son peuple et des Etats arabes voisins. 56% de la terre de Palestine fut donnée à la population juive, alors même qu’elle représentait moins d’un tiers du total de la population palestinienne.

Nous n’avons pas choisi cette division des uns par rapport aux autres. Avant tout cela, le peuple Palestinien vivait dans un même ensemble, Musulmans, Juif, Chrétiens et les autres minorités religieuses confondus. C’est la communauté internationale qui prit la décision de nous diviser.

Plus tard, ils décidèrent dans la foulée de ce processus de paix, que la meilleure des solutions pour le peuple Palestinien, ne pouvait résider ailleurs que dans celle que l’on nous a, à nouveau, imposée, la solution des deux Etats. L’Etat de Palestine devant se limiter aux frontières de 1967, tandis que plus de 78% de la terre de Palestine revenait à Israël. Cela, assurément, ne relève pas de notre choix.

La communauté internationale n’a aucune autorité pour décider, en lieu et place du peuple Palestinien Et on peut constater que ses solutions ne servent personne d’autre qu’Israël.

Alors, ce que j’ai envie de dire c’est qu’une solution viable ne pourra faire l’économie d’un petit retour sur les racines mêmes du conflit. C’est de colonisation dont il est fondamentalement question, au même titre que l’institutionnalisation d’un régime d’apartheid en Israël, tout ceci avec l’appui des grandes puissances occidentales. Ce n’est qu’en tenant compte de tous ces paramètres, du transfert forcé de pans entiers de la population palestinienne, que nous avons une chance d’atteindre un jour une solution viable.

Dès lors, je suis d’avis que cette solution devra reposer sur les mêmes droits humains pour tous. En toute logique, cela ne peut voir le jour dans la solution de deux Etats séparés. Je ne vois pas d’autre issue favorable que la solution de l’Etat unique, et il nous appartient de définir les moyens stratégiques les plus appropriés pour y parvenir.

  • Nidal al-Azza, 50 ans, est né dans un camp de réfugiés en Cisjordanie et continue à y vivre. Il dirige une organisation locale pour les droits des réfugiés palestiniens. Il a une maîtrise de droit international et droits humains, obtenue à l’université de Columbia à New York.

(Traduit par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : Mondoweiss

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