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23 mars 2003

RACHEL CORRIE NE SERA PAS OUBLIEE

23 mars - La mort de Rachel Corrie, la pacifiste américaine de 23 ans écrasée délibérément le 16 mars dernier par un bulldozer israélien, alors qu’elle tentait de s’opposer à la destruction d’une maison palestinienne dans la bande de Gaza, a été passée sous silence par la plupart des médias.

Il n’est pas question qu’un tel crime, perpétré de sang froid, en présence de plusieurs témoins, reste impuni.

Nous devons demander des comptes à tous ceux qui en ont à rendre dans ce domaine : le gouvernement israélien qui donne l’ordre de tuer des civils à son armée d’occupation, le gouvernement américain qui le soutient et qui n’a même pas exigé une enquête sur les conditions de la mort de l’une de ses ressortissantes, de même que la communauté européenne et le Conseil de Sécurité de l’ONU qui se doivent de faire respecter la Convention de Genève actuellement bafouée aux yeux du monde entier.

Au cours des 4 derniers mois, un millier de maisons ont été détruites rien que dans la bande de Gaza pour administrer des châtiments collectifs et pousser les Palestiniens à partir. En deux ans près de 3000 palestiniens, pour la plupart des civils ont été assassinés par l’armée israélienne en toute impunité.

Le meurtre ignoble de Rachel Corrie, membre de l’ISM (International Solidarity Movement) qui a eu le courage de vouloir faire respecter le droit, nous interpelle tous. C’est un signal donné par le gouvernement israélien à tous les témoins gênants, et notamment aux étrangers qui voudraient savoir ce qui se passe en Palestine.

C’est pourquoi notre association s’engage dans une campagne de protestation et vous appelle à nous rejoindre pour la relayer. Nous disposerons dès cette semaine d’un tirage d’affiches (posters de 80 cm sur 60 cm) représentant Rachel Corrie et nous souhaitons qu’un maximum d’associations nous aident à les diffuser et à faire connaître la vérité sur le sort qui lui a été reservé. (contact : 01 45 48 40 38).

Nous publions ici plusieurs lettres de Rachel, envoyées à ses parents (nous avions déjà publié les réaction de ses parents et une première lettre).
Tous ceux qui souhaitent envoyer des condoléances à sa famille peuvent le faire en écrivant à :
rachelsmessage the-corries.com

Il est également conseillé d’envoyer un maximum de lettres de protestation à :

  • l’ambassade d’Israel à Paris Paris israel.org ou par la poste : Ambassade d’Israël - 3 Rue Rabelais - 75008 Paris ou encore par fax : 00 972 3 696 27 57.
    au Ministre de la Défense Israélien sar mod.gov.il et à son porte-parole info mail.idf.il



LETTRES DE RACHEL CORRIE TRADUITES PAR CAROLE SANDREL ET JEAN-CLAUDE PONSIN

20 février 2003
Maman,
Aujourd’hui l’armée israélienne a creusé des tranchées dans la route pour Gaza et deux des principaux checkpoints sont fermés. Ce qui signifie que les Palestiniens qui veulent aller s’inscrire pour le nouveau trimestre à l’université ne le peuvent pas. Les gens ne peuvent pas se rendre à leur travail et ceux qui sont piégés de l’autre côté ne peuvent pas revenir chez eux ; et les internationaux, qui ont une rencontre en Cisjordanie, ne pourront pas y assister. Nous pourrions probablement y arriver si nous utilisions notre privilège de personne blanche internationale, mais ceci nous ferait courir le risque d’être arrêtés et déportés, alors qu’aucun d’entre nous n’a commis d’action illégale.
La bande de Gaza est maintenant divisée en trois. On parle de la « réoccupation de Gaza », mais je crois que ça n’arrivera pas car je crois que ce serait géopolitiquement stupide de la part d’Israël de le faire maintenant. Je crois que ce qui est le plus probable c’est une augmentation des petites incursions échappant au radar de l’indignation internationale et peut-être le fameux « transfert de population ».Je reste amarrée à Rafah pour le moment, sans projet d’aller vers le nord. Je crois être relativement en sécurité et je crois que le risque le plus probable en cas d’une incursion à grande échelle est l’arrestation. Un mouvement de réoccupation de Gaza générerait un beaucoup plus grand tollé de protestations que des assassinats-pendant-les-négociations-de-paix et la stratégie de vol de terres de Sharon, qui marche très bien maintenant pour créer de nouvelles colonies un peu partout, éliminant lentement mais sûrement toute possibilité sérieuse d’autodétermination palestinienne. Tu sais que j’ai tout un tas de bien gentils Palestiniens qui s’occupent de moi. J’ai une petite grippe et on m’a donné des très bons jus de citron pour me soigner. La femme qui garde la clé du puits où nous dormons toujours me demande continuellement de tes nouvelles. Elle ne parle pas un mot d’’anglais mais elle demande bien souvent des nouvelles de ma maman et elle veut être sûre que je t’appelle.
Bises à toi, à papa, à Sarah, à Chris et à tous.
Rachel

27 février 2003 (à sa mère)
Je t’aime. Tu me manques vraiment ;
J’ai de mauvais cauchemars, avec des tanks et des bulldozers autour de la maison et toi et moi à l’intérieur.
Parfois l’adrénaline joue comme un anesthésique pendant des semaines et alors le soir ou dans la nuit ça m’atteint de nouveau, un petit morceau de la situation. J’ai vraiment peur pour les gens d’ici. Hier je regardais un père conduire par la main ses deux petits enfants dehors, en plein dans le champ de vision des tanks, d’une tour de tireur, des bulldozers et des Jeeps parce qu’il pensait que sa maison allait être dynamitée. Jenny et moi sommes restées à la maison avec plusieurs femmes et deux tout petits bébés. C’est à cause d’une erreur de traduction que nous avons faite qu’il a cru que c’était que c’était sa maison qui allait être dynamitée. En fait, l’armée israélienne était en train de faire exploser un engin au sol, par très loin, un engin qui été probablement placé par la résistance palestinienne. C’est dans ce secteur que dimanche environ 150 hommes ont été regroupés et maintenus hors du camp sous la menace des fusils au-dessus de leur tête et tout autour d’eux, tandis que les tanks et les bulldozers détruisaient 25 serres - le gagne-pain de 300 personnes. L’explosif se trouvait juste en face des serres - juste au point d’entrée des tanks qui pouvaient revenir de nouveau. J’étais terrifiée à l’idée que cet homme croyait qu’il courait moins de risque à marcher dehors dans la visée des tanks
avec ses enfants que s’il était resté chez lui. J’étais absolument effrayée à l’idée qu’ils pourraient être abattus et j’ai essayé me tenir entre eux et le tank.
Ca arrive tous les jours, mais ce père-là marchant dehors avec ses deux petits, et paraissant terriblement triste, a simplement attiré plus mon attention , à cet instant particulier, probablement parce que j’étais consciente que c’était notre problème de traduction qui l’avait poussé à sortir. J’ai beaucoup réfléchi à propos de ce que tu as dit sur la violence palestinienne qui n’aide pas la situation. Six mille travailleurs de Rafah travaillaient en Israël il y a deux ans. Maintenant il n’y en a plus que six cents. Sur ces six cents, beaucoup ont déménagé parce que les trois check points entre ici et Ashkelon (la ville la plus proche en Israël) font qu’au lieu de 40 minutes de trajet c’est devenu maintenant un voyage de douze heures ou alors impossible. De plus ce que Rafah considérait en 1999 comme ses sources de croissance économique est complètement détruit - l’aéroport international de Gaza (pistes détruites, totalement fermé) ; les frontières pour le commerce avec l’Egypte (maintenant il y a une tour israélienne de tireurs d’élite au beau milieu du passage) ; l’accès à la mer (complètement barré au cours des deux dernières années par un check point et la colonie Gush Katif). Le nombre de maisons détruites à Rafah depuis le début de l’intifada tourne autour de 600 et un grand nombre de gens n’ont pas de lien avec la résistance mais se trouvent vivre près de la frontière. Je crois qu’on peut dire officiellement maintenant que Rafah est l’endroit le plus pauvre du monde. Il y avait une classe moyenne ici - récemment. Nous recevons aussi des témoignages que dans le passé des cargaisons de fleurs gazaouites à destination de l’Europe ont été retardées pendant des semaines au passage d’Erez pour inspections de sécurité. Tu imagines sans mal la valeur de fleurs coupées vieilles de deux semaines pour le marché européen, si bien que ce marché s’est tari. Et alors les bulldozers arrivent et enlèvent aux gens les jardins et les vergers.
Qu’est-ce qui reste aux gens ? Dis-moi si tu as une réponse. Moi pas. Si chacun de nous voyait sa vie et son bien-être complètement entravés, vivait avec ses enfants dans un endroit réduit où nous saurions, de notre expérience antérieure, que les soldats, les tanks et les bulldozers peuvent arriver n’importe quand et détruire toutes les serres que nous avons cultivées depuis si longtemps, et faisait cela tandis que certains d’entre nous seraient battus et tenus en captivité avec 149 autres personnes pendant des heures - penses-tu que nous pourrions essayer d’utiliser des moyens quelque peu violents pour protéger le peu de miettes qui nous resteraient ? J’y pense surtout quand je vois les vergers, les serres et les arbres fruitiers détruits - juste des années de soins et de culture. Je pense à vous et combien c’est long de faire pousser les choses et quel travail d’amour cela représente. Je crois vraiment que dans une situation similaire la plupart des gens se défendraient du mieux qu’ils le pourraient. Je pense qu’oncle Graig le ferait. Je pense que grand-mère aussi le ferait. Je pense que je le ferais. Tu me demandes de parler de la résistance non violente. Quand cet engin a explosé hier il a détruit toutes les fenêtres de la maison familiale. On était en train de me servir du thé et j’allais jouer avec les deux petits bébés. J’ai eu des temps difficiles jusqu’à présent. J’ai très mal au ventre à force d’être tout le temps adorée, très gentiment, par des gens qui regardent la mort en face.
Je sais que depuis les États-Unis, tout paraît hyperbolique. Honnêtement, la plupart du temps, la gentillesse absolue des gens ici, en même temps que la preuve écrasante de la destruction délibérée de leur vie, fait que tout me paraît irréel. Je ne peux pas croire que des choses comme celles-là puissent arriver dans le monde sans provoquer une clameur générale. Cela me blesse encore, comme cela m’a blessée dans le passé, d’être le témoin de ce que nous laissons faire d’abominable au monde. J’ai l’impression après t’avoir parlé que peut-être tu ne m’a pas cru complètement. Je pense après tout que c’est bien si c’est ça, parce que je mets au dessus de tout l’importance de l’esprit critique indépendant. Et je réalise aussi qu’avec toi je suis beaucoup moins prudente que d’habitude pour essayer de justifier mes affirmations. Un tas de raisons pour ca c’est que je sais que tu travailles à ta propre recherche. Mais cela m’inquiète à propos du travail que je fais.
Toutes les situations que j’ai essayé d’énumérer ci-dessus et un tas d’autres choses - constituent quelques chose de graduel - souvent caché mais néanmoins massif - suppression et destruction de la capacité d’un groupe particulier de gens à survivre. C’est ce à quoi j’assiste ici. Les assassinats, les attaques à la rocket, les meurtres d’enfants par les armes, sont des atrocités - mais en me focalisant sur eux je suis terrifiée à l’idée d’oublier le contexte. La grande majorité des gens ici, même s’ils ont les moyens économiques de s’échapper, même s’ils voulaient réellement abandonner la résistance sur leur terre et simplement s’en aller (ce qui paraît être, peut-être, le but le moins abominable de Sharon) ne peuvent pas partir. Parce qu’ils ne peuvent même pas aller en Israël faire une demande de visa, et parce que leurs pays de destination ne les laisseront pas entrer (ni notre pays et ni les pays arabes.) C’est pourquoi je pense que quand tous les moyens de survivre tiennent dans un mouchoir de poche (Gaza) d’où les gens ne peuvent sortir, je pense qu’on peut parler de génocide. Peut-être tu peux vérifier la définition du génocide selon la loi internationale. Je ne l’ai pas en tête dans l’immédiat. Je vais faire mieux en illustrant cela, j’espère. Je n’aime pas utiliser ces mots chargés. Je crois que tu le sais. Je pèse mes mots. J’essaie vraiment d’illustrer et de laisser les gens tirer leurs propres conclusion. Et pourtant je suis en train de discourir.

Je veux juste écrire à Maman et lui dire que je suis le témoin de ce génocide chronique, et insidieux et que je suis vraiment effrayée, et que je n’arrête pas de m’interroger sur ma croyance fondamentale dans la bonté de la nature humaine. Cela doit cesser. Je pense que c’est une bonne idée pour nous tous de tout lâcher et de consacrer nos vies à faire stopper tout ça. Je ne pense pas que ce soit extrémiste non plus. Je veux toujours danser autour de Pat Benatar et avoir des petits amis et faire le clown pour mes collègues. Mais je veux aussi que tout cela cesse. Incrédulité et horreur, c’est ce que je ressens. Déception. Je suis déçue que ce soit l’ignoble réalité de notre monde et que nous, en fait, y participions. Ce n’est pas du tout ce que je voulais quand je suis venue au monde. Ce n’est pas du tout ce que les gens d’ici demandaient quand ils sont venus au monde. Ce n’est pas le monde dans lequel toi et Papa vouliez me voir venir quand vous avez décidé de m’avoir. Ce n’est pas ce que je voulais dire quand je regardais Capital Lake et que je disais « Voilà le vaste monde et j’y arrive ». Je ne voulais pas dire que j’étais en train d’arriver dans un monde où j’aurais pu vivre une vie confortable et peut-être sans aucun effort, exister dans la plus parfaite inconscience de ma participation au génocide. Encore de grosses explosions quelque part, dehors. Quand je rentrerai de Palestine, j’aurai probablement des cauchemars et me sentirai constamment coupable de n’être pas là, mais je peux canaliser ça dans plus de travail. Être venue ici est l’une des meilleurs choses que j’ai jamais faites. Aussi quand je parais cinglée, ou si l’armée israélienne rompait avec sa tendance raciste de ne pas blesser les blancs, s‘il te plaît imputes-en honnêtement la raison au fait que je suis au milieu d’un génocide que je soutiens aussi indirectement, et dont mon gouvernement est largement responsable. Je t’aime ainsi que Papa. Désolée pour cette diatribe. OK, un drôle de type à côté de moi viens de me donner des petits pois aussi il faut que je mange et que je les remercie.

28 février 2003
Merci, Maman, pour ta réponse a mon dernier email. Ca m’aide réellement d’avoir des nouvelles de vous et des autres gens qui se soucient de moi. Après t’avoir écrit, j’ai été séparée de mon groupe pendant dix heures, que j’ai passées sur le front à Hi Salam avec une famille , qui a un câble de TV - et ²qui m’a offert à diner. Les deux pièces de l’entrée sont inutilisables à cause des tirs d’obus qui ont transpercé les murs, si bien que toute la famille - trois enfants et deux parents - dort dans la chambre des parents . J’ai dormi sur le sol, près de la plus jeune fille, Iman, et nous avons partagé les couvertures. J’ai un peu aidé le fils a faire ses devoirs en anglais, et nous avons tous regardé Pet Semetery, qui est un film d’horreur. Je pense qu’ils ont tous pensé que c’était plutôt drôle de voir combien j’ai eu de difficulté à le voir.
Vendredi c’est le jour férié, et quand je me suis réveillée, ils regardaient Gummy Bears, doublé en arabe. J’ai donc déjeuné avec eux et suis restée assise un moment, heureuse sur ce gros tas de couvertures en train de regarder ce qui me rappelait les dessins animés du samedi. Puis j’ai marché vers B’razil, où vivent Nidal, Mansur, Grand-mère et Rafat et toute la grande famille qui m’a adoptée de tout son cœur. (L’autre jour, Grand-mère m’a donné à lire une bande dessinée en arabe à propos des fumeurs, en désignant son châle noir du doigt. J’ai demandé à Nidal de lui dire que ma mère serait heureuse de savoir que quelqu’un m’a donné à lire comment la fumée encrasse mes poumons). J’ai rencontré leur belle-sœur, en visite du camp de Nusserat, et j’ai joué avec son bébé. L’anglais de Nidal devient meilleur chaque jour. Il est le seul à m’appeler « ma sœur ». Il a commencé à apprendre à Grand-mère à dire « Hello, how are you ? » en anglais. On entend toujours les tanks et les bulldozers, tout près, mais tous ces gens sont très fraternels entre eux, et avec moi. Quand je suis avec des amis palestiniens, j’ai tendance à être quelque peu moins horrifiée que lorsque j’essaie d’agir dans le rôle d’observateur des droits humains, de reporter ou de résistant. Ils sont un bon exemple de comment se comporter sur la longue route. Je sais que cette situation leur arrive à différents niveaux (et qu’elle peut finalement les écraser), mais je suis cependant stupéfaite de leur force à préserver autant de leur humanité - rire, générosité, temps familial - dans les conditions horribles de leurs vies, avec la présence continue de la mort. Je me sens beaucoup mieux après cette matinée. J’ai passé beaucoup de temps à écrire ma déception de découvrir, parfois pour la première fois, le mal dont nous sommes toujours capables. Je devrais au moins mentionner que je découvre aussi la force et la capacité de l’homme à rester humain dans les circonstances les plus désespérées - que je n’avais jamais affrontées auparavant. Je crois que le mot est dignité. Je voudrais que vous rencontriez ces personnes. Peut-être, avec un peu de chance, vous le ferez un jour.
Rachel

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LES PHOTOS DE L’ASSASSINAT DE RACHEL CORRIE

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