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Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature : il n’y aura pas d’Etat palestinien sans sanctions européennes

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Nous publions ci-dessous de larges extraits du texte d’Elfriede Jelinek*, prix Nobel de littérature en 2004, où l’écrivaine autrichienne fustige le mensonge de ceux qui se réclament d’un Etat palestinien, tout « en feignant d’ignorer qu’il n’y en aura jamais, au train où vont les choses« , et dit clairement que les belles déclarations sont vaines sans sanctions contre l’Etat colon.

« Si la parole et la pensée sont censées donner une constitution à nos vies, alors, pour les Palestiniens, la pensée se vide de son sens ; il n’y aura ni constitution pour eux, ni État, pourtant invoqué par beaucoup, comme s’ils ignoraient qu’il est impossible de le réaliser dans la continuité actuelle ; leurs paroles ne sont que vaines rhétoriques s’ils ne modifient pas fondamentalement les conditions nécessaires à l’existence d’un tel État.

Or, avec ce mensonge tacite, la pensée elle-même s’effondre ; elle se brise face aux circonstances, face à l’accaparement des terres (et donc, je le crains, face à un nettoyage ethnique, car sans terre, les êtres humains sont dénués de sens ; où pourraient-ils se tenir, où pourraient-ils aller ? Leur seul but est de partir !) en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem. Partout, on parle de cette solution à deux États (et ce ne sont que des paroles !), comme si elle était envisageable.

L’est-elle ? Non. Parallèlement, cette possibilité, porteuse d’un véritable sentiment de solidarité, a déjà disparu, car les gens n’ont plus aucun moyen de vivre ensemble. D’un côté, ils avancent, de l’autre, emportant avec eux leurs racines, pour la plupart situées à l’étranger. Je perçois ici un fort accent américain ; ils ne sont pas enracinés dans cette terre comme les Palestiniens l’ont été depuis des générations. Où et comment cette union est-elle censée se réaliser ? Ainsi, eux, les colons, sans même s’en rendre compte, arrachent les habitants originels de leurs chemins et de leurs activités. Il ne doit rester qu’eux, les colonisateurs, comme on les appelait autrefois et comme on les appelle encore aujourd’hui. Dès lors, cette possibilité d’union n’est plus envisageable, car la moindre brèche qui aurait pu ouvrir une voie de sortie est impitoyablement colmatée, et de nouveaux colons s’installent déjà.

Je m’exprime ainsi car je ne trouve pas d’autres mots. C’est un scandale que l’on parle de quelque chose qui, selon les faits actuels – et ces faits sont le fruit d’actions qui spolient – ​​est tout simplement volé à ses propriétaires légitimes. On parle sans cesse d’une chose qui ne peut exister puisqu’il ne doit pas y avoir d’État palestinien, comme l’ont décrété les occupants israéliens. Et les Palestiniens, sur leurs terres, n’ont pas les mots pour exprimer cela, car ils ont déjà été dépossédés avant même d’avoir pu être battus ou abattus pour avoir tenté de préserver au moins leurs maigres possessions (on ne parle même pas encore d’un État). Le langage des objets, des choses concrètes, de la terre, de ses bâtiments, se décompose déjà dans nos bouches et est remplacé par des mythes nébuleux, vestiges d’un passé biblique.

Comment le dire plus simplement, même si je n’y parviens pas vraiment, car ma langue se meurt sous mes doigts, comme des gens meurent ailleurs ? Elle se vide de son sens, car on peut parler de quelque chose qui n’existe pas dans le jargon des séances de spiritisme, mais pas concrètement. Un ministre autrichien des Affaires étrangères, comme la plupart des politiciens occidentaux, parle de résoudre le conflit israélo-palestinien en concevant une Palestine comme un État palestinien, ou plutôt, en l’invoquant, sans avoir à prêter serment, mais dans les circonstances actuelles, cet État ne peut tout simplement pas exister.

Tant que les transgressions des colons israéliens restent impunies – sans plaignant, point de juge –, aucune négociation ne pourra se heurter aux réalités nouvellement établies et s’effondrer. Là où tant de gens se plaignent, nul besoin de juge. Nous qualifions les sans-terre de criminels et de terroristes, même s’il s’agit simplement de fermiers et de bergers qui cultivent leurs terres depuis des générations, et nous les en chassons.

Nous avons mieux à faire de cet espace, peut-être un complexe hôtelier de luxe tout droit sorti de l’imagination de Trump et Kushner. Ailleurs, on est même prêt à exterminer d’innocents flamants roses pour de telles raisons, mais il faut protéger les animaux ! L’armée israélienne protège les colons ; elle soutient l’accaparement des terres, et chacun voit où cela mène, même si on ne le dit pas toujours. (….)

Sans sanctions européennes fermes contre l’accaparement des terres et les actes de violence perpétrés contre leurs propriétaires, aucun état de justice ne saurait être instauré.

Le temps des déclarations sur ce qui n’existe pas (et dont l’existence même est contredite par les mots), mais qui devrait exister, est révolu. Désormais, le droit doit prévaloir. Puisqu’on ne peut déplacer une terre de son lieu de vie vers un autre endroit, elle doit être restituée à son peuple ou laissée sur place.

L’heure de la complaisance est également révolue. Sinon, nous resterons dans nos provinces, nous rappelant la fameuse question posée par le philosophe fasciste à un vieux paysan : devait-il accepter l’appel de Berlin ou répondre à l’appel de sa patrie ? Et lorsque le paysan garda le silence et secoua la tête, il sut ce que son sang et sa terre (il en était absolument certain ; il était bien assuré ! D’autres ne le sont pas) exigeaient de lui et resta simplement où il était. »

Texte intégral : https://www.elfriedejelinek.com/in-einem-ausgelobten-land/

  • En 2025, Elfriede Jelinek condamne le génocide à Gaza, et appelle à « laisser vivre les Palestiniens ». L’auteure, dont le père juif a survécu au nazisme, évoque « le colonialisme de peuplement au mépris du droit international », « le nettoyage ethnique pour une terre promise » qui appartiendrait « à tous les Juifs mais à personne d’autre » et regrette que la « solidarité de facto inconditionnelle avec Israël » de l’Autriche et de l’Allemagne en raison de leur responsabilité dans le génocide des Juifs européens soit devenue une « coquille vide, un sol recouvert de tapis de bombes »

CAPJPO-Europalestine

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