Il m’a paru intéressant de tenter d’expliquer la démarche personnelle qui a pu amener un français athée d’origine juive (et non pas un juif français) à signer l’appel des médecins et scientifiques pour une paix juste au Proche-Orient, et qui a dépassé, à ce jour, les 2.000 signatures.
Rappelons d’abord brièvement le contenu de cet appel, qui ne reprend nullement, comme certains l’en ont accusé, les thèses palestiniennes, (et n’aborde notamment pas la question du « droit au retour », qui ne peut être réglée que par des négociations directes entre deux Etats souverains) : prenant acte de la politique constante d’ Ariel Sharon de saboter, depuis ses débuts, le processus de paix, l’appel reprend les propositions territoriales faites par Barak à Taba, demande l’interposition provisoire d’une force internationale pour arrêter les massacres, et se préoccupe des répercussions en France de ce conflit du fait de son importation par certains Français qui s’identifient « inconditionnellement » (terme effroyable par sa charge fanatique, irrationnelle et passionnelle) à l’un ou l’autre camp.
Depuis que Napoléon, rompant avec l’esprit républicain et laïque des origines de la République, a créé le Consistoire Israélite, les Français sont habitués à entendre des juifs « institutionnels » parler au nom de tous les juifs de France – qu’ils nomment abusivement « la communauté juive de France » ; et, depuis la création de l’ Etat d’ Israël, à les entendre proclamer leur soutien sans faille à sa politique. Ils ignorent que l’immense majorité des juifs de France ne se reconnaît nullement dans ces prises de position.
Cet état des choses est logique : car une « communauté » ne se limite pas à un assemblage d’individus ayant des points communs ; une « communauté » est quelque chose d’organisé et de structuré : il y a beaucoup de chauves en France, mais personne ne parle d’une « communauté des chauves français ». Or, seuls s’organisent et se structurent les individus pour qui ces points communs sont assez importants pour qu’ils y trouvent des éléments fondamentaux de leur identité : les autres – l’immense majorité – n’éprouvent aucun besoin de s’organiser en « contre – communauté » et de tenir, eux aussi, un discours commun : il y a des clubs de philatélistes, il n’y a pas de clubs de non – philatélistes.
Sur les raisons d’une telle identification de certains français juifs à l’ Etat d’Israël, l’historien que je ne suis pas ne peut qu’émettre une hypothèse : le principe de laïcisation des juifs de France est récent, et ne remonte qu’à deux siècles ; il aurait sans doute été bien plus avancé sans deux éléments extérieurs qui sont venus l’interrompre provisoirement: d’une part, le terrible intermède de Vichy , qui n’aurait jamais vu le jour sans l’occupation de la France par
l’ Allemagne nazie ; d’autre part, la vague d’immigration de juifs venus du Maghreb après la décolonisation, issus de sociétés fonctionnant sur le mode communautariste (que l’on songe, au décret Crémieux ) , c’est-à-dire sur le modèle immémorial des sociétés dans lesquelles chaque individu était essentiellement défini par son appartenance religieuse, et non par sa profession ou ses idées personnelles – modèle auquel l’esprit des Lumières et la Révolution Française avaient mis fin dans l’ Hexagone.
Alors, pourquoi ce soudain changement chez les juifs signataires de cette pétition, cette paradoxale proclamation de leur provisoire judéité – non par opposition , selon la thèse sartrienne classique, à un quelconque antisémitisme français scandaleusement inventé aujourd’hui par les dirigeants d’ Israël (qu’ils sachent donc que si quelqu’un souffre du racisme aujourd’hui, en France, ce sont les Français d’origine maghrébine ou de peau noire, et qu’aucun français juif ne serait disposé à échanger sa condition contre la leur), mais par opposition aux juifs « institutionnels » ? Je ne peux, ici, qu’apporter ma réponse personnelle.
D’abord, parce qu’il m’est devenu insupportable que des gens que je n’ai jamais mandatés expriment, en mon nom, l’approbation d’une politique criminelle – celle de Sharon – que je désapprouve formellement : qu’ils parlent, demain, au nom des seuls « juifs amis d’ Israël », et je retournerai à mes chères études.
Ensuite, parce qu’il me faut réagir au véritable terrorisme intellectuel qui consiste à assimiler ceux qui condamnent la politique criminelle de l’actuel gouvernement israélien (comme ils approuvaient hier celle du gouvernement de Rabin) à des anti – israéliens, « donc » à des antisionistes , « donc » à des antisémites (et, s’il s’agit de français juifs, en y ajoutant une pincée de psychanalyse de café du commerce sur la « haine de soi » et le complexe d’ Oedipe mal liquidé) ; banalisation inacceptable de l’accusation d’antisémitisme – car, si tout le monde est antisémite, plus personne ne l’est ; banalisation indigne, car parmi les promoteurs de cette pétition, figurent nombre d’anciens déportés ; je crois revivre la sinistre époque où les communistes français taxaient tous ceux qui critiquaient la politique de Staline
d’antisoviétisme, « donc » d’anticommunisme, « donc » de fascisme : c’est la déchéance passionnelle inévitable à laquelle sont voués tous ceux qui soutiennent « inconditionnellement » la politique d’un Etat étranger, quels que soient ses virages à 180°.
On pourrait, certes, imaginer que cette « inconditionnalité » du soutien à Israël des juifs communautaristes institutionnels soit porteuse, en elle-même, de ma future réconciliation avec eux : le jour inévitable où l’opinion publique israélienne, (après combien de morts palestiniens et israéliens inutiles ?) aura constaté l’impossibilité de résoudre par des moyens exclusivement militaires un problème politique, et aura alors parcouru le même itinéraire que Rabin, ancien « faucon » amené à négocier avec l’ OLP par réalisme et intelligence, nous soutiendrons alors tous la nouvelle politique de négociations du futur gouvernement israélien : les signataires de la pétition n’auraient fait, en somme, que précéder les « communautaristes » dans ce que seront leurs opinions de demain : or, il n’en sera rien.
D’abord, parce que l’esprit même des « inconditionnels » est incompatible avec une telle réconciliation ; pour eux, il ne s’agit pas de savoir qui avait tort et qui avait raison : le crime des anti – Sharon de s’être opposés, à un moment donné, à la politique d’un quelconque gouvernement israélien restera, à leurs yeux, un crime imprescriptible ; si l’ Eglise catholique n’a pas révisé le procès de Galilée pendant quatre siècles, c’est parce que son crime de s’être opposé à elle restait entier – et peu importait de savoir si la terre tournait ou pas.
Ensuite, parce que ce jour-là, les signataires de cette pétition, qui ne se connaissaient pas jusqu’ici, se disperseront à nouveau, le concours de circonstances qui les a provisoirement réunis s’étant dissipé ; ils n’iront pas rejoindre cette « communauté » autoproclamée et ultraminoritaire de ceux qui refusent d’être des Français comme les autres, faisant de leur éventuelle religion une affaire privée ; à ceux-là, il manquera toujours, dans leur culture, l’esprit des Lumières et l’esprit républicain, et ce qui pourrait faire d’eux des femmes et des hommes libres : leur libre arbitre.