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« IL Y A UN PAYS… PALESTINE », en hommage à Paul GAY

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Un an après le décès de Paul Gay, journaliste, photographe et membre de notre association, nous remercions Aline Bacchet pour le portrait qu’elle nous livre de cet infatigable militant de la cause des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et notamment des droits des Palestiniens. Portrait qui paraîtra le mois prochain, dans un « Cahier.de la rue Voltaire », publication du CEDETIM où notre ami avait travaillé.


« IL Y A UN PAYS … PALESTINE »

« Ma priorité a toujours été celle de la conscience politique intellectuelle plutôt que la conscience nationale ou tribale, malgré la solitude qu’un tel choix risque d’imposer. » Edward Saïd
(Citation épinglée par Paul au dessus de son bureau)

« En Mai 1973, Jean-Paul Gay était à Bourj El Brajneh – dans la banlieue de Beyrouth – , un des camps de réfugiés les plus violemment bombardés par l’armée libanaise . Réfugiés palestiniens, mais aussi libanais qui avaient du fuir le sud Liban après la guerre de 1967. Journaliste et photographe, Jean-Paul Gay prenait la mesure des efforts d’urbanité (construction en dur,bitumage des rues, services médicaux, éducatifs et sociaux) initiés par la résistance palestinienne. Saisie quasi simultanée, par le récit et l’image, des tentatives d’anéantissement : bombardements par les chars et l’aviation. L’hôpital « Haïfa » du Croissant Rouge palestinien, avec ses services de chirurgie, de gynécologie et d’accouchement, était une des cibles. »

C’est par ces lignes que Paul commençait sa courte auto-biographie « Itinérances » écrite pour son exposition de photos sur les mouvements sociaux de 2003.

Paul et la Palestine, c’est une longue histoire qui a commencé il y aura bientôt 40 ans : nous avons retrouvé dans ses papiers le « Livre blanc sur la Question Palestinienne -Juin 1967 » du Comité de liaison et d’information des Organisations d’étudiants progressistes de Lyon. Pour la plupart des militants de la gauche de la gauche des années 60, avant et après mai 68, le soutien à la Palestine s’inscrivait logiquement et naturellement dans la lignée des solidarités « anti-impérialistes » avec toutes les luttes et les guerres de libération de l’époque dont le phare était la guerre du Viet-Nam contre l’armée US… Solidarité parfois très concrète : il m’avait raconté en rigolant son don du sang pour les palestiniens lors d’une collecte organisée à la fac de Lyon en 1970 après les massacres de Septembre Noir en Jordanie, lui qui ne supportait pas physiquement la vue d’un flacon de sang !

Quand il est devenu « permanent » à Front Rouge , il est parti en tant que journaliste à Beyrouth en avril 1973 représenter les Comités Indochine-Palestine -émanation de Front Rouge- à une réunion organisée par l’OLP pour les organisations de solidarité avec les Palestiniens. C’est là qu’en même temps il découvre la réalité concrète des camps de réfugiés, attaqués alors à coup de chars et d’avions par l’armée libanaise et qu’il noue une amitié personnelle avec Salman El Herfi, palestinien de la région de Beer Sheva , enfant de la Nakba – la « catastrophe » : l’exode forcé des palestiniens en 1948 qu’il avait vécue à 3 ans – militant du Fatah et actuellement ambassadeur de Palestine en Afrique du Sud. Paul avait été frappé par l’étude que menait alors le Centre de Recherches Palestiniennes à Beyrouth sur l’histoire des Peaux-Rouges d’Amérique afin que les palestiniens ne connaissent pas le même sort que les indeiens.
A son retour il publie un article dans le Monde Diplomatique de Juin 1973 : « Une nouvelle stratégie de l’O.L.P. : Mobiliser les masses populaires dans les territoires occupés ». En mai 73, je me souviens être allée avec lui, lors d’une de mes venues à Paris , à la Librairie Palestine, rue de la Réunion dans le 20 ème. On y avait discuté avec Ezzedine Kalak qui était alors, je crois, secrétaire de la GUPS (Union générale des étudiants palestiniens) et qui sera représentant de l’O.L.P. à Paris et assassiné en août 78.
En octobre 73, six ans après la guerre des 6 jours, éclate la guerre du Kippour. Paul retourne au Liban. Il y retrouve Salman et passe plusieurs jours avec les combattants palestiniens sur le Mont Hermon, à la frontière du Liban et d’Israël. Pendant la guerre, c’est l’un des endroits où les fedayins combattent militairement contre Israël et sont à l’offensive .
Pendant une quinzaine de jours Paul envoie quotidiennement par téléphone à Front Rouge des articles depuis le front.. Le « Parti » édite alors chaque jour une feuille « Front Rouge Spécial Moyen-Orient » avec des articles et des manchettes en français et en arabe. Je me souviens avoir vendu ces numéros à la criée à la Goutte d’Or. Les paquets de journaux partaient très vite aux mains des travailleurs immigrés maghrébins du quartier, dans les cafés ou dans la rue. Le soutien militant à la résistance palestinienne était couplé en France aux espoirs qu’une partie de l’extrême gauche mettait dans les luttes de l’immigration, notamment arabe: luttes des OS, luttes et grèves de la faim pour les papiers (déjà !)… L’héritage du colonialisme français et le soutien spontané des travailleurs arabes à la cause palestinienne renforçaient la solidarité . Paul revient à Paris en novembre 73 avec dans sa besace quelques interviews fleuves dont il avait le secret, dont une particulièrement intéressante, avec Bassam Abou Sharif, militant du FPLP et porte parole de l’OLP sur le rôle des forces palestiniennes à l’extérieur et à l’intérieur d’Israël et des Territoires occupés pendant la guerre, rôle dont les médias ne parlaient pas, et sur les perspectives des palestiniens après le cessez-le-feu.
Qu’est-ce qui a favorisé chez Paul le passage d’une solidarité militante classique envers une lutte de libération à ce qui est devenu une partie vivante et intime de lui-même ?. Certes, l’importance des forces progressistes chez les palestiniens entraînait rapidement une proximité politique spontanée. Le sentiment de la justesse de la cause palestinienne était renforcé par l’injustice invraisemblable de la situation qui leur a été faite, au croisement de l’horreur et de la géopolitique mondiale du 20ème siécle : le projet sioniste, la Shoah- l’extermination des juifs perpétrée par les nazis-, les intérêts « géo-pétroliers » des grandes puissances au Moyen-0rient, l’utilisation de la création d’Israël par les pays occidentaux, au premier rang desquels les USA, pour défendre leurs intérêts, leur soutien sans faille à la politique israélienne expansionniste et coloniale de prise des terres, de purification ethnique et d’éradication des palestiniens et de leurs instances politiques. Mais je crois que ce sont aussi la vitalité, la diversité, l’esprit de résistance au quotidien et dans les périodes les plus noires, l’humour, les analyses et les réflexions politiques et géopolitiques de l’éventail des militants et de la population palestinienne , leur pluralisme, les débats et les luttes politiques entre organisations différentes qui l’ont définitivement conquis. Et puis, par beaucoup de côtés, le Proche-Orient est bien proche d’ici.
C’était aussi l’époque où le projet politique de l’OLP était une Palestine libre, laïque et démocratique avec un seul état où les citoyens de toutes confessions, juive , musulmane , catholique ou athées auraient les mêmes droits. Paul soutenait de tout coeur ce projet, tout utopique qu’il soit, car il y voyait la volonté des palestiniens de ne pas tomber dans le déterminisme et l’assujettissement nationaliste ou ethnique (on dirait sans doute communautariste aujourd’hui….) tout en se battant pour le recouvrement de leurs droits.
En août 1974 a lieu toujours à Beyrouth le 2ème Congrès de l’Union des femmes palestiniennes. Nous y allons, Paul et moi ; il souhaitait me faire connaître les palestiniens et le Liban et je servais , pour cette occasion, de caution féminine pour le PCRml (qui n’était pas spécialement féministe…) Toujours accueillis par Salman, j’ai découvert à mon tour l’univers des camps, ceux de Beyrouth et ceux du Sud Liban, dont Nabatieh, ravagé par les bombardements israéliens. Je me souviens aussi des délégations venues du monde entier au Congrès, des thés partagés sous les oliviers du Sud Liban, dans le « Fatahland » avec des vietnamiennes, des africaines….Côté françaises, il y avait notamment des représentantes de la toute neuve AMFP (Association Médicale Franco-Palestinienne), ancêtre de l’AFPS actuelle. Il y avait aussi le PC, et pour ne pas le froisser , les palestiniens nous avaient demandé de ne pas intervenir à la tribune. ..Le rapport de forces ne souffrait guère de discussion ! Je me souviens aussi de la venue de Yasser Arafat au Congrès et de l’enthousiasme des congressistes autour de lui.
En rentrant, nous avons confectionné un diaporama sur la vie dans les camps, qui est passé pendant quelques semaines au cinéma 14 juillet (devenu le MK 2 Bastille) en première partie d’un film sur la lutte de libération au Dhofar en Oman. Paul a aussi rédigé une brochure sur le même thème pour les Comités Indochine-Palestine.
Quand le PCRml a édité en 1976 le « Quotidien du Peuple » Paul était l’un des responsables de la section internationale. Pendant les quatre années de vie du quotidien, il y a ramené régulièrement des « interviews-discussions » avec les palestiniens dont il était proche par une certaine simplicité et fraternité militante comme Ezzedine Kalak , Ilan Halévi ou les dirigeants de la GUPS.
IL Y A UN PAYS …. (suite)

Pour Paul et beaucoup d’autres militants l’approche dans les années 60-70 du conflit israélo-palestinien s’était faite par le côté palestinien, palestiniens « de l’extérieur », réfugiés ou enfants de réfugiés de 1948. En 1984, nous décidons, Paul et moi d’aller en Israël et en Palestine – les territoires occupés de 1967 – pour connaître les palestiniens de l’intérieur, la Palestine et l’autre protagoniste de l’histoire, Israël et les israéliens.

Ce sera un périple d’un mois en juillet 1984 qui mêlera rencontres des deux bords et tourisme. Il nous conduira à Jérusalem, Tel-Aviv, Haïfa, St Jean d’Acre, Tibériade, Nazareth, Naplouse, Ramallah, Massada, Jéricho….Et comme nous voulions aussi voir Pétra en Jordanie, nous avons profité d’une des rares améliorations qu’avaient apporté les premiers accords de Camp David (Carter, Begin, Sadate) c’est-à-dire un certain assouplissement des conditions de circulation dans la région au moins pour les touristes…. Après être passés en Jordanie par le pont Allenby pour aller à Aman et Petra, nous avions pris le bateau à Akaba pour rejoindre le lendemain Suez en faisant le tour du Sinaï par la mer Rouge. Nous étions les seuls européens sur le bateau avec les émigrés égyptiens qui travaillaient dans les pays du Golfe et rentraient en Egypte pour l’été. De Suez on rejoignait le Caire en taxi collectif et le lendemain à l’aube, on prenait le bus devant le Musée du Caire pour arriver l’après-midi à Tel-Aviv. Ces possibilités de circulation presque fluide d’une frontière à une autre n’ont bien sûr pas duré longtemps.

En feuilletant les notes de voyage de Paul et en revoyant les photos, je me suis rappelé tous les gens rencontrés en 1984, palestiniens et israéliens, parmi lesquels notre hôte franco-israélienne, éducatrice à Jérusalem Ouest, Albert Aghazarian de l’Université palestinienne de Bir-Zeït à Ramallah, Sa’eb Erakat de l’Université Al Najah de Naplouse, l’ancien maire de Naplouse qui était amputé des deux jambes après un attentat, Raymonda Tawil à Jérusalem, deux avocats du cabinet de Léa Tsémel, Matti Peled ancien général de l’armée israélienne, les responsables municipaux et militants du PC palestinien à Nazareth, un responsable de la Histadrout (la Centrale syndicale israélienne) avec qui la discussion détendue jusque là avait tourné court dès que l’on s’était montrés sceptiques sur la nécessité absolue d’une majorité démographique juive dans les frontières d’Israël…En apparence, la période était relativement « calme » et l’on pouvait assez facilement rencontrer des responsables ou discuter avec des personnes rencontrées au hasard du voyage….

En 1993, après la première intifada, Paul s’est réjoui des accords d’Oslo et de la poignée de mains Arafat – Rabin à Washington : enfin les palestiniens étaient reconnus, enfin ils allaient avoir un état à côté de celui d’Israël, même si ce n’était que sur 22% de la Palestine d’avant 1947 ! Paul s’agaçait plutôt ensuite des critiques que l’on entendait ici ou là sur les conséquences des accords d’Oslo sur le terrain en Cisjordanie et à Gaza. On voulait tellement voir le début de la fin du tunnel pour les palestiniens…

D’ici, on n’avait pas prêté assez attention à l’accélération de la colonisation israélienne en Cisjordanie, à la création des zones A, B, C, au quadrillage insidieux du terrain par les routes de contournement des colonies, à l’instauration de laisser- passer à plusieurs vitesses pour les palestiniens, au bouclage de Gaza et à sa transformation en prison à ciel ouvert….

Quand Sharon a paradé en septembre 2000 sur l’esplanade des mosquées de Jérusalem avec la bénédiction et les policiers du gouvernement de Barak, on est vite redescendus sur terre. Près d’un an plus tard, c’était la réclusion d’Arafat dans la Moukata à Ramallah et l’entreprise de délégitimation systématique du président de l’Autorité palestinienne par Israël et les Etats-Unis, entreprise reprise avec complaisance par certains médias français, notamment dans la presse écrite. En même temps a commencé à se développer en France une campagne insidieuse qui taxait d’antisémitisme tous ceux qui critiquaient la politique d’occupation de la Palestine par Israël.

Paul était exaspéré par le terrorisme intellectuel de cette campagne et par le « deux poids, deux mesures » dont pâtissent toujours les palestiniens au prétexte que leur adversaire et colonisateur est l’état juif. Après l’invasion militaire de toute la Cisjordanie par l’armée israélienne en avril 2002, il était exaspéré aussi par les éditoriaux de J.M. Colombani dans Le Monde qui faisait porter le chapeau de l’invasion à …Arafat « qui avait choisi en septembre 2000 de refuser la paix proposée par la gauche israélienne et garantie par le président Clinton » -Le Monde du 3/4/02 – Il était exaspéré par les beaux esprits qui se précipitaient en Afghanistan, dans les Balkans mais ne pipaient pas mot sur la Palestine. Il était exaspéré par la passivité européenne face au bellicisme d’Israël .

Dans une lettre ironique envoyée à un ami en avril 2002 il écrivait qu’on pourrait proposer aux autorités françaises :
– l’envoi urgent en Cisjordanie, seul ou avec d’autres belles âmes françaises, de Bernard-Henri Lévy ;
– le prélèvement sur la force internationale (Isaf), sous commandement britannique, déployée dans la capitale afghane, de quelques hommes pour contribuer à la constitution d’une force d’interposition au Proche-Orient ;
– l’envoi, quelques heures, pour une mission de reconnaissance symbolique à la verticale de la casbah de Naplouse, d’un des 22 Mirages français qui ont participé ces derniers temps, sous commandement américain, aux bombardements sur l’est de l’Afghanistan, dans le cadre de la Pax americana.

Adhérent de longue date à l’AFPS (Association France Palestine Solidarité), il appréciait aussi ces dernières années l’habileté de Leïla Shahid, Déléguée de la Palestine en France, dans les débats dans les médias ou les tribunes et tables rondes de meetings.

En 2002, il avait aussi adhéré à la CAPJPO (Coordination des Appels pour une Paix Juste au Proche-Orient) car il appréciait le dynamisme et la justesse de fond de cette organisation nouvelle sur le champ français du soutien à la lutte des palestiniens et des israéliens anti-colonialistes. C’est au meeting-concert d’Europalestine-CAPJPO du 6 juin 2004 que j’ai vu Paul vivant pour la dernière fois.

« Mais tu sais, ça fait plus de 50 ans qu’ils résistent, ils ont l’habitude! » me disait-il quand je lui racontait à mon retour de Palestine en août 2002, mon étonnement devant le calme et la dignité de tous les palestiniens que j’avais rencontrés à Jénine et à Gaza cet été là, particulièrement dur après l’invasion et les massacres du printemps. Il aimait leur refus de se laisser réduire à merci.

Il aimait le « Proche-Orient » et la Palestine, terres de mélanges de populations depuis des millénaires, et terre où on sait laisser du temps au temps (ce qui n’était pas négligeable pour Paul…) Je crois qu’il pensait qu’il y avait de la place pour tout le monde dans ce coin de planète, dans le respect des droits de chacun.

J’ai fait un rêve : un matin Paul se réveillait à Damas et prenait son café. A midi, il déjeunait à Beyrouth et dormait le soir à Haïfa. Le lendemain, après un autre café à Tel-Aviv, il déjeunait à Ramallah. Il allait ensuite voir des amis à Jérusalem et le soir il fumait un narghilé avec Salman devant le coucher de soleil sur la mer à Gaza…. Inch Allah ! –
Aline Bacchet

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