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«Comme si les obus avaient des yeux. Là où on fuyait, ils nous poursuivaient», par Amira Hass

Témoignages de Beit Hanoun. Sans commentaires.


« Zahar, Tahani, Hayat et Majdi Athamneh, qui ont survécu au bombardement de l’armée israélienne à Beit Hanoun la semaine dernière, racontent ce matin où 17 membres de leur famille ont été tués

Le premier obus à avoir explosé au milieu de la maison a soulevé un grand nuage de poussière et de fumée. Les parents et les plus grands enfants ont tâtonné au milieu de l’obscurité qui leur était tombé dessus dans la lumière du matin, à la recherche des plus petits enfants, pour vérifier si quelqu’un était blessé, pour les prendre, se précipiter en bas avec eux, dans la rue. Zahar, 33 ans – qui, blessée, est actuellement à l’hôpital de Beit Hanoun où, après une opération qu’elle a subie au ventre pour retirer des éclats d’obus, elle attend d’être opérée à la jambe – était encore parfaitement indemne après ce premier obus. Son fils de neuf ans, Saed, était encore en vie. Ils habitent au premier étage de la maison, dans l’aile est. Elle a couru à lui ; il dormait sous la fenêtre ; la lumière perçait à travers le nuage de poussière et de fumée, et elle pouvait voir que la couverture était entièrement couverte d’éclats de verre. Elle a écarté la couverture et elle l’a vu, pelotonné, tremblant de tout son corps. « Tu n’es pas blessé », a-t-elle dit pour l’apaiser, puis elle l’a pressé, tout comme les autres enfants – May, Rami et Fadi – de descendre.

May, âgée de 14 ans, l’a aidée à trouver mandil (foulard), jupe et pantalon et à s’habiller ; elle n’est pas parvenue à se couvrir du mandil ; elle a pris Maha, le bébé de 5 mois et a couru en bas, jusqu’à la ruelle. Elle a encore trouvé à passer Maha à une de ses belles-sœurs, pour pouvoir se couvrir du mandil, et un deuxième obus a atterri et a explosé du côté est de la maison. Son fils Saed a-t-il été tué par cet obus-là ou par le troisième qui a, lui aussi, explosé au milieu de la maison ? Elle ne se rappelle pas. Elle-même a été touchée par le quatrième obus qui a explosé sur la terrasse.

Toujours indemne, elle s’est penchée sur son fils Saed qui était étendu, jeté parmi les corps des autres tués et blessés. Les autres membres de la famille s’étaient précipités, quelques minutes plus tôt, dans la rue, paniqués, pour ne pas rester dans l’immeuble alors qu’un premier obus avait déjà explosé à l’intérieur. Elle a couru dans la rue, appelant à l’aide. Elle est revenue auprès de Saed et a tenté de le faire respirer, de le ramener à lui. C’est alors que le quatrième obus a frappé. D’abord, elle n’a pas senti qu’elle était blessée, qu’elle perdait du sang, que sa jambe était toute en lambeaux, déchirée jusqu’à l’os, elle n’éprouvait pas de douleur. Elle s’est assise parmi les cadavres et les blessés et a tenté de ramener son fils à la vie. Son second fils, Fadi, était blessé. Elle ne sait pas par quel obus. Son troisième fils, Rami, a échappé aux obus. Il avait couru dans le jardin de la maison du voisin, son oncle, le docteur Hussein Athamneh. Le sixième obus l’a poursuivi pour atterrir là. Mais Rami avait poursuivi sa course, depuis le jardin dans la rue, à côté de la maison de l’oncle, le docteur Ashraf Athamneh, et son épouse, le docteur Wafa. Et le septième obus l’a poursuivi jusque là et a explosé.

« Nous avons les pieds en feu »

« Comme si les obus avaient des yeux, là où on fuyait, ils nous poursuivaient », a dit Tahani dont le fils de 12 ans, Mahmoud, a été tué par le deuxième obus. « Le premier obus nous a réveillés. J’ai rassemblé les enfants. L’enfant que je tenais par la main, Mahmoud, est celui que j’ai perdu. Nous ne savions pas où aller. Nous avons couru en bas, nous étions pieds nus. Ma fille m’a dit : ‘Nous avons les pieds en feu, par la chaleur de l’explosion. Le deuxième obus est arrivé quand nous étions déjà en bas. Je suis allée retourner les corps des enfants. Pour voir qui était qui. Jusqu’à ce que j’ai trouvé Mahmoud. Il ne s’était même pas écoulé un jour depuis que nous avions enterré mon frère Mazen. L’armée l’avait arrêté, avec des milliers d’autres hommes. Ils les ont emmenés pour un bref interrogatoire puis libérés. Lui et mon neveu ont été arrêtés ensemble et libérés ensemble. Ils leur ont dit ‘rentrez chez vous’, depuis le lieu de l’arrestation, à Erez. Ils ont pris le chemin de la maison, mais il y avait le couvre-feu. Et d’autres soldats ont tiré sur eux parce qu’ils violaient le couvre-feu. Mon neveu a été grièvement blessé. Il est à l’hôpital. Et Mazen, l’oncle de mon fils Mahmoud, a été tué.

« Mahmoud, moins d’un jour après l’enterrement de son oncle, était couché par terre, parmi les autres tués. J’ai tenté de le faire revenir à lui et il ne réagissait pas. Et alors, le troisième obus est tombé. J’ai fui à l’intérieur de la maison. La fille de mon beau-frère s’est enfuie, l’obus l’a poursuivie. Elle est morte. Le fils de ma sœur, qui a 14 ans, s’est enfui mais l’obus l’a poursuivi. Il y a eu l’explosion et il fuyait et il a vu comment sa main avait été arrachée et traînait par terre. Il est maintenant à l’hôpital, en Egypte. Seuls des gens sans conscience font cela. »

Hayat Athamneh, 55 ans, belle-mère de Tahani, a perdu trois fils et deux petits-fils dans le bombardement. « Quand les obus ont été rassasiés de nous, ils sont passés à la maison de nos proches, mais eux, Dieu soit loué, avaient fui. Alors les obus sont passés à la maison de nos voisins. Mes enfants avaient fui, eux aussi, mais les obus les ont rattrapés. Et, à cause du bruit de l’explosion, je me suis sentie devenir sourde. Je n’entendais rien. Je voyais seulement. Une fumée noire, beaucoup de fumée noire. Et alors j’ai vu mon fils Mahdi, étendu. Ici, du côté ouest de la maison, à côté du jardin. » Hayat s’est penchée et a ramassé quelque chose par terre : une pierre portant une tache de sang. Elle a embrassé la pierre. « C’est le sang de mon fils Mahdi. Je l’ai vu étendu mort. »

Habillée de noir, Hayat revenait de la tente de deuil ouverte dans la cour d’une des proches maisons. Durant trois jours, des milliers de gens, venus de toute la Bande de Gaza, ont afflué dans la tente de deuil. Certains d’entre eux visitaient parfois la ruelle où se trouvait la maison de la famille Athamneh et qui était encore pleine de débris de béton, de morceaux d’obus, de shrapnels et de flaques. Vendredi après-midi, des gens portant le deuil se sont aussi rassemblés devant la maison de Bassam Kafarneh, le voisin, blessé par un obus alors qu’il courait pour porter assistance à ceux qui avaient été blessés par les premiers obus. Il est décédé dans un hôpital israélien. Sa mère, très grièvement blessée, est, elle aussi, hospitalisée en Israël.

Hayat s’est approchée de plusieurs des visiteurs venus exprimés leurs condoléances et qui, assis sur des chaises en plastique à l’extérieur de la maison des Athamneh, écoutent son fils Majdi. Elle n’a pas demandé qui ils étaient et a commencé à remercier Dieu et à parler de ses morts. Elle courait d’un endroit à l’autre de la ruelle, montrant l’endroit où chacun de ses proches a été tué. Où elle a trouvé chacun d’entre eux. « J’ai vu Tahani, la mère de Mahmoud. Je lui ai dit ‘voilà Mahmoud étendu par terre. Mort.’ Et j’ai vu le frère de mon mari, Massoud, et son épouse Sabah, tués, et Sanaa, la femme de son fils mort il y a un an, et Manal, la femme de son fils Ramez, et leurs deux filles, l’une âgée de huit mois et l’autre de trois ans. Tous, je les ai vus. Morts.

« Le métal, dans la maison, a été tordu, arraché. Comment des gens n’auraient-ils pas été déchirés par ces obus ? Le premier obus ne nous a pas atteints, il a touché la famille de mon beau-frère, Massoud. Je suis sortie dans la rue et j’ai appelé pour que les gens viennent à l’aide. C’est alors qu’a atterri le deuxième obus. Puis un troisième. J’ai retourné les corps. Je pensais que c’étaient les enfants de mon beau-frère mais c’étaient mes fils qui avaient été tués. Mahdi, 18 ans, Mohamed, 16 ans, Arafat, 20 ans. Il y avait plus de dix tués jetés là. Je me suis demandée si j’allais soulever Mahmoud ou le laisser ici. J’ai soulevé sa main et elle est retombée. J’ai compris qu’il était mort. Saed aussi, mon petit-fils, je l’ai vu. Mort. »

Hayat avaient les yeux secs en parlant de ses morts. Tahani aussi. Zahar, dans son lit d’hôpital, entourée des filles de la famille et de voisines venues lui rendre visite, ne s’est mise à pleurer qu’en se rappelant que les nouvelles lunettes de son fils Saed, qui était myope, étaient prêtes. Ils étaient allés les commander un jour ou deux avant l’invasion israélienne. Elle veillait à ce qu’il en ait toujours deux paires, pour le cas où l’une se casserait.

Comme les Russes en Tchétchénie

Majdi, le père de Saed, s’est mis à pleurer quand il s’est retrouvé devant les photos des hommes tués, collées à l’entrée de la cage d’escalier de l’immeuble. Il a montré la photo de son fils, a raconté que la veille de sa mort, Saed l’avait embrassé et lui avait dit « papa, je t’aime » et s’est mis à sangloter. Avant ça, pendant plus d’une heure, il avait énoncé le nom de tous les morts, avec leur âge. « Ne me demandez pas de le faire aussi pour les blessés : il y en a tellement. Il y en a qui resteront sans main, d’autres sans jambes, comme Oumaya, la femme de mon cousin Samir qui a été tué ». Il a énuméré le nom de tous les occupants de cet immeuble de quatre étages où lui-même est né, il y a 37 ans, quand il n’y avait encore qu’un seul étage. Vingt ans durant, ils ont ajouté encore un étage, encore une aile, encore une chambre, et une terrasse. L’aile ouest hébergeait la famille du frère, Massoud, 57 ans, avec ses deux épouses, leurs enfants et petits-enfants, ainsi que la mère de Saed et Massoud, Fatima, 70 ans.

L’aile orientée à l’est hébergeait Saed, sa femme Hayat, leurs enfants et petits-enfants. Le jour du bombardement, dormaient chez Saed les deux filles, Tamam et Najat, avec leurs enfants : leurs maisons avaient été fortement endommagées pendant la dernière incursion de l’armée israélienne. Personne n’a encore pris la peine de chercher à éclaircir si leurs maisons ont été endommagées par des chars, des bulldozers de l’armée, des obus et des missiles ou par une explosion, quand des soldats sont passés de maison en maison par les ouvertures qu’ils faisaient dans les murs, à l’explosif. A Beit Hanoun, en une semaine, 400 maisons ont été endommagées, dont 25 complètement détruites.

L’invasion de la maison des Athamneh par les soldats est, elle aussi, quasiment oubliée. A dix heures du matin, le mercredi 1er novembre, premier jour de l’incursion de l’armée israélienne à Beit Hanoun, un char a pénétré dans le jardin de la maison, écrasant sur son chemin des arbres, des serres, des canalisations d’eau et un générateur. Puis il a heurté un des murs. Les soldats sont entrés par la brèche ainsi ouverte. Ils ont rassemblé tous les habitants de la maison, de tous les étages : toutes les femmes dans une chambre à coucher du rez-de-chaussée, et les hommes dans la cuisine et la salle de bain. Ils ont ramassé tous les téléphones portables. Aidés de chiens, ils ont fouillé toutes les pièces, sur les quatre étages. Ils ont appelé par leurs noms tous les occupants de la maison. Majdi est cardiaque et porte un pacemaker. Il s’est senti mal, a dit au soldat qu’il fallait appeler une ambulance. Le soldat a fait savoir à ses copains qu’il y avait quelqu’un de malade. Majdi comprend l’hébreu et a entendu un autre soldat répondre « Qu’il crève ».

Majdi a montré les documents médicaux. Un des soldats l’a frappé à la poitrine. La fouille et le dénombrement ont duré environ deux heures puis les soldats sont partis, pour revenir trois jours plus tard. La brèche dans le mur était toujours là, alors ils sont tout simplement entrés. Ils ont de nouveau rassemblé, recompté les membres de la famille, refouillé puis sont repartis trois heures plus tard. « Ils savaient parfaitement qui était dans la maison : combien d’enfants, combien de femmes. Ils savaient parfaitement que dans cette maison, il n’y avait ni terroristes ni armes ».

Majdi a accompagné les visiteurs dans les pièces de la maison, leur montrant les murs et les plafonds touchés par les obus, les tas de vêtements dispersés par le souffle, les meubles brisés, les bouts de béton. « Je crois que les soldats sont satisfaits de nous avoir tués. Ils avaient reçu d’Olmert et de Peretz l’ordre de nous tuer. Sans ordre, ils n’auraient pas fait ça. C’est quoi pour une erreur quand dix obus tombent l’un après l’autre, tuant les gens dans leur lit ? Aucun obus n’était une erreur. J’ai ramassé les martyrs. L’un après l’autre. Avigdor Lieberman a dit qu’Israël devait faire ce que font les Russes en Tchétchénie. Il est à peine entré au gouvernement et ils ont déjà commencé à faire ce qu’il a dit ».

Amira Hass

Haaretz, 13 novembre 2006

www.haaretz.co.il/hasite/spages/787101.htmlVersion anglaise : How a Beit Hanun family was destroyed
www.haaretz.com/hasen/spages/786928.html

(Traduction de l’hébreu : Michel Ghys)

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