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Guerre à Gaza : Israël ne terminera jamais « le travail », par David Hearst

« Supposons qu’un jour Israël contrôle l’ensemble de la bande de Gaza. Qu’aura-t-il accompli, au-delà de 30 000 morts ?« , interroge le journaliste David Hearst dans Middle East Eye.

« La première erreur de Netanyahou est de penser que s’il élimine ce qu’il suppose être les quatre derniers bataillons du Hamas à Rafah, la partie sera terminée.

Le Hamas n’est pas une armée avec un nombre déterminé de combattants. C’est une insurrection, une idée, qui peut être transférée d’une famille à l’autre, d’une génération à l’autre, voire d’un mouvement à l’autre. L’OLP sous Arafat était laïque. Le Hamas est islamiste.

Peu importe le mouvement qui porte le flambeau, la flamme, elle, continue de brûler. Le Hamas ne se fait pas d’illusions sur sa capacité à gagner militairement contre une force conventionnelle beaucoup plus puissante.

Ni les Algériens, ni le Congrès national africain (ANC), ni l’Armée républicaine irlandaise (IRA) n’ont gagné sur le champ de bataille. Tous se sont battus pour parvenir à la table des négociations. Quand bien même Israël chasserait le Hamas de Gaza par la force, et je ne crois pas qu’il le puisse, aurait-il gagné ?

Israël a déclaré la victoire à plusieurs reprises dans ce conflit qui dure depuis 75 ans. Il a déclaré la victoire en 1948 en expulsant 700 000 Palestiniens de leurs villes et villages.

En 1967, Israël pensait avoir anéanti trois forces arabes. Ariel Sharon a déclaré la victoire quinze ans plus tard en chassant Yasser Arafat et l’OLP de Beyrouth. Cinq ans plus tard, la première Intifada a éclaté.

Lorsque les négociations de paix ont échoué, la seconde Intifada a éclaté. Israël a de nouveau cru pouvoir écraser la cause nationale palestinienne en encerclant Yasser Arafat dans son quartier général de Ramallah et en l’empoisonnant. S’agit-il d’une victoire ?

Quand bien même Israël chasserait le Hamas de Gaza par la force, et je ne crois pas qu’il le puisse, aurait-il gagné ?

Aujourd’hui, Israël pense pouvoir écraser le Hamas à Gaza en tuant quatre hommes, dont Yehia Sinwar et Mohammed Deif,  particulièrement ciblés.

La liste des dirigeants palestiniens tués dans ce conflit est déjà longue. Izz ad-Din al-Qassam, prédicateur musulman et leader de la lutte nationaliste arabe, a été tué par les Britanniques en 1935.

Kamal Udwan, l’un des principaux dirigeants du Fatah et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), a été tué lors d’un raid israélien au Liban en 1973 ; Khalil al-Wazir, l’un des principaux adjoints d’Arafat, a été assassiné à son domicile en Tunisie par des commandos israéliens ; Ahmed Yassin, le chef spirituel du Hamas, a été tué lorsqu’un hélicoptère israélien a tiré un missile sur lui alors qu’il rentrait en fauteuil roulant de la prière de l’aube dans la ville de Gaza.

Citons également Abdel Aziz al-Rantisi, cofondateur du Hamas, tué par des missiles tirés depuis un hélicoptère Apache ; Fathi Shaqaqi, fondateur et secrétaire général du Jihad islamique palestinien (PIJ), abattu de cinq balles à Malte par deux agents du Mossad ; et Abu Ali Mustafa, secrétaire général du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP).

Mais quel a été le résultat de ces assassinats, si ce n’est de susciter une nouvelle vague de résistance, plus forte encore, et de donner naissance à une nouvelle génération de combattants endurcis par l’histoire sous l’emprise de leurs occupants ?

La mémoire des massacres

L’histoire est alimentée par la mémoire collective. Le souvenir des massacres de la guerre de 1948, comme le massacre de Tantura ou celui de Sabra et Chatila en 1982, a été transmis de bouche à oreille. Il n’y avait pas internet à l’époque, et peu ou pas d’images vidéo. Les mots étaient suffisamment puissants pour inciter les générations futures à résister.

La Nakba qu’Israël a déclenchée se retournera contre lui

La Nakba, ou la « catastrophe », qu’Israël a menée à Gaza au cours des quatre derniers mois est incomparablement mieux documentée que la Nakba de 1948. Ces images resteront à jamais sur internet. Comment Israël peut-il penser que cette Nakba s’évaporera dans la conscience populaire une fois les combats terminés ?

La Jordanie compte 11,15 millions d’habitants, dont un peu plus de la moitié sont des Palestiniens descendants des réfugiés expulsés de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de Gaza.

Même si on exclut les tribus jordaniennes de Cisjordanie orientale – qui se sont montrées aussi véhémentes à l’égard de Gaza que les Palestiniens – cela signifie qu’il y a trois fois plus de Palestiniens en Jordanie que dans la bande de Gaza. Ils sont en colère, relativement aisés et ont accès à un marché de l’armement en plein essor. Qui plus est, la Jordanie a des frontières poreuses avec la Syrie et l’Irak, où des groupes soutenus par l’Iran sont impatients de s’impliquer.

La Jordanie constitue donc un terreau fertile pour le recrutement de la prochaine vague de combattants palestiniens.

Qui, sain d’esprit, chercherait à pacifier sa frontière méridionale contre les attaques ennemies, au prix de raviver la menace à sa beaucoup plus longue frontière orientale ? Qui troquerait 60 km de frontières peu sûres contre 482 km ?

Israël et ses partisans ne perçoivent que leur propre histoire et n’écoutent que leur propre discours. Ils sont incapables de se faire une idée de ce que c’est que d’être la cible de leur État en perpétuelle expansion.

Si Israël parvient à ses fins à Gaza, il n’y aura pas un seul Palestinien en Israël, à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie qui ne pensera pas être le prochain à subir le même sort

Il ne voit pas que les Palestiniens de Rafah, qui ont été déplacés à de multiples reprises au cours de leur exode vers le sud, sont eux-mêmes les descendants de réfugiés des villes qui font aujourd’hui partie d’Israël – Beer-sheva, Jaffa, le Naqab.

Israël ne réalise pas la portée symbolique de ses agissements. En essayant d’écraser Gaza, il essaie d’écraser la nation palestinienne dans son ensemble. Si Israël parvient à ses fins à Gaza, il n’y aura pas un seul Palestinien en Israël, à Jérusalem-Est occupée ou en Cisjordanie qui ne pensera pas être le prochain à subir le même sort.

Le sentiment de victimisation et de destin historique d’Israël l’aveugle face aux souffrances qu’il provoque. À ses yeux, il ne peut y avoir qu’une seule victime de l’histoire – une victime juive.

L’année dernière, Benyamin Netanyahou a pratiquement déclaré la fin du conflit grâce à la signature imminente des accords d’Abraham par l’Arabie saoudite. Seulement quelques semaines plus tard, Israël s’est retrouvé plongé dans la plus longue guerre qu’il ait menée depuis 1947. Aujourd’hui, cette guerre a propulsé la cause palestinienne au premier rang des préoccupations mondiales en matière de droits de l’homme.

Et pourtant, tel un joueur lançant les dés pour des enjeux toujours plus élevés, l’armée de Netanyahou est allée d’un hôpital à l’autre, ne parvenant pas à trouver le repaire du Hamas, mais détruisant le système de santé de Gaza tout aussi inexorablement. Elle est allée du nord au sud en déclarant que la victoire était imminente.

Benny Morris, l’ancien historien révisionniste de gauche devenu faucon, a déclaré au quotidien allemand Frankfurter Algemeiner qu’il détestait profondément Netanyahou : « C’est un escroc. Mais il a raison de dire que la guerre doit se poursuivre jusqu’à ce que le Hamas soit écrasé, ne serait-ce que parce que dans toute la région, nous serons considérés comme des perdants si nous n’achevons pas le travail. »

Je tiens à informer Morris, l’historien. Israël ne terminera jamais « le travail ».

Il n’y a que deux options : suivre Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich dans leur volonté de faire de la guerre de territoire une guerre de religion, ou s’asseoir à la table de négociations avec des dirigeants que les Palestiniens sont libres de choisir pour aborder la question du partage de la terre en tant qu’égaux.

Je sais quel choix j’aurais fait.

– David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

CAPJPO-Europalestine