Nous reproduisons ci-dessous le récit, publié sur un blog de Médiapart, d’un médecin qui était en mission à Gaza au moment de l’Aïd . C’est un peu long mais vraiment intéressant.
Merci.
« Chers amis,
Je ne quitte pas l’hôpital, je peux juste aller à un service ou un autre et revenir. L’absence d’électricité dans les tentes fait que tout le monde vit avec le soleil 6h à 19h.
Cette mission à Gaza, je l’attendais depuis des mois. En déposant ma candidature, je n’étais pas sûr d’être autorisé en tant que médecin spécialiste. Les missions étant réservées aux chirurgiens de différentes spécialités, anesthésistes, infirmières de bloc et ICU, urgentistes, psychologues.
Je connaissais déjà le terrain, grâce à des missions antérieures. J’avais gardé le contact avec des collègues, dont un resté à Gaza sud à l’hôpital Nasser à Khan Younes.
J’ai eu l’excellente nouvelle de l’acceptation de ma spécialité par le ministère de la santé palestinien pour cette mission. Mais cela reste insuffisant : il faut attendre l’autorisation d’entrée sur le territoire palestinien, notamment Gaza.
Le départ approchait. Un meeting par visioconférence s’est tenu pour préparer l’organisation de la mission. Celle-ci se fera sous la couverture et la direction de l’ONU. Plusieurs directives sont à lire et à signer en ligne : 1- accord pour l`utilisation des véhicules de l’ONU et acceptation de son désengagement de toute responsabilité, 2- engagement pour la protection contre l’abus sexuel et l’exploitation, 3- lecture de la procédure de rotation pour l’entrée/sortie avec les objets interdits à faire entrer ou sortir et check list du contenu de chaque bagage. Des vidéos sont associés aux documents pour donner plus de détails sur le déroulement du déplacement, une alerte sur le choléra, les vaccinations à mettre à jour, les contacts des équipes opérationnelles de l’ONU, les gestes et comportements à avoir en cas d’incidents…
Sont interdis tout matériel médical quel qu’il soit, les médicaments (sauf personnels ne dépassant pas un mois de traitement), papier, lampes, argent seul un montant ne dépassant pas 326 Dollars est autorisé.
Sont recommandés, café, chocolat, barres hyperprotidiques, lingettes humides, linge de lit, produits de toilettes, gourde isotherme.
La vue des vidéos, les mises en garde multiples sur le contenu des bagages, les alertes sur le comportement et les risques font monter la pression. Mais la détermination est là et rien ne peut faire reculer ou faire douter de l’engagement pris.
L’autorisation ou refus d’entrée ne sera connue que la veille au soir, pour une entrée le lendemain matin. Il faut donc être au plus proche de la frontière, à Amman en Jordanie. Tous les prétendants à la rotation de la mission se retrouvent sur place. Pour ma part je suis arrivé l’avant-veille, sinon le vol de la veille m’aurait fait arriver après minuit pour un départ le lendemain à 6h. J’avais donc une journée de libre à Amman, ville que je ne connaissais pas.
Mais l’incertitude sur ma participation, n’a pas laissé de place pour prendre plaisir et se balader dans la ville. 17h47 la liste des autorisés et refusés est enfin disponible : je figure parmi les autorisés. Quelle joie, quel soulagement. J’étais très heureux et émue de pouvoir enfin retrouver un peuple que j’aime beaucoup. Très attachant. Extrêmement courageux. Très simple et chaleureux. Le nombre de morts qui défilaient durant les bombardements comme des chiffres avaient pour moi des visages, des noms…
A 6h du matin, nous voilà partis dans un bus rassemblant des personnes de différents pays, différents organismes, pour une journée qu’on nous avait annonce longue et difficile. Premier arrêt arrive 1h30 après le départ : frontière Jordanienne. Après les formalités de sortie, nouveau départ vers la frontière de la Palestine, côté Est, la Cisjordanie pour la vérification des passeports afin d’obtenir l’autorisation ultime. Une personne d’une association d’aide médicale est refusée et n’a pas été autorisée à entrer, malgré son obtention d’une autorisation la veille. Nous quittons le point de passage à 12h30 pour Gaza avec une personne en moins sous l’escorte d’un véhicule militaire jusqu`au passage de Karam Salem à la pointe sud de
Gaza. Aucun arrêt possible sur le trajet qui va durer 2h30, tout le monde était averti avant le départ. Les formalités au point de passage Karam Salem, réputé par ses fouilles et sa sévérité pour confisquer tout ce qui est supposé être en excès ou non autorisé, ont été à notre grand étonnement et pour notre bonheur, rapide et simple sans aucune fouille ni passage de scanner. L’entrée de Gaza va se faire avec un défilé de voitures de l’ONU qui sont venus récupérer leurs membres arrivés avec nous. Ils ont escorté notre bus jusqu’à leur centre de rassemblement au sud de Gaza. Nous suivîmes la frontière palestino-Egyptienne d’Est à l’Ouest, en passant par le milieu où se trouve le passage de Rafah, puis nous sommes remontés vers le nord, par une piste longeant la mer. Cette frontière, est un symbole de la honte et de la complicité du génocide de la part des autorités égyptiennes. On voyait des images inoubliables des déplacés vers Rafah avec des enfants palestiniens affamés et assoiffés suppliant les soldats égyptiens, impassibles et indifférents, de leur donner à boire à travers le mur de fer sans succès. Aucune goutte d`eau, aucun morceau de pain ne leur sera donné. Jusqu`à ce que l`armée israélienne chasse les égyptiens du bord de la frontière (pourtant territoire égyptien) et triple les murs de cette frontière, appelé couloir Philadelphia.

Le voyage dans l’horreur commence : destructions massives et totale de tout le sud. Aucune pierre n’est restée debout. Tout est détruit. La terre est complètement retournée par des pelleteuses. Pas un arbre, pas un animal. Des bâtiments, maisons et immeubles à ras le sol. Un spectacle hors du temps. Spectacle de désolation, de non vie. Un désert dans le désert. Passant un chek point militaire et longeant la mer, apparaissent alors devant nous des tentes entassées à droite et à gauche le long de la route vers le nord, sur des kilomètres. Route étroite, pleine de monde, il faut rouler au pas. Les enfants saluent les voitures de l’ONU, d’autres s’en rapprochent et demandent de l’argent ou quelque chose à recevoir, d’autres prennent d’assaut les voitures, s’accrochent sur les côtés ou à l’arrière ne voulant pas les lâcher dans l’espoir d’obtenir une aide. S’en suit alors un bras de fer pour les faire descendre. J’ai su plus tard que ces enfants de 5 à 10 ans s’en prennent souvent aux associations humanitaires depuis qu’ils ont été affamés et assoiffés.
Cette violence est due à 2 types de ressentis : les étrangers sont riches ont des moyens et peuvent les aider, d’où leur insistance d’avoir quelques biens sans violence préméditée, mais fragile et qui pourrait basculer et un second groupe d’enfants qui les rend responsables et complices de leurs situation et ceux-là peuvent être violents, caillasser les voitures et les bus et s’en prendre violemment au personnel. Il ne faut surtout pas ouvrir la fenêtre et donner à quelques enfants du chocolat, c’est ce qu’ils réclament, la situation peut vite dégénérer dans une violence avec l’arrivée de plusieurs autres. Cette situation s’est beaucoup aggravée par l’absence d’écoles depuis 2 ans et demi : 1% seulement des enfants sont scolarisés sous des tentes privées moyennant un paiement de scolarité.
L’absence d’électricité dans les tentes fait que la vie à l’extérieur se déroule du lever au coucher du soleil. Les tentes n’offrent aucune intimité ni discrétion pour les familles, un seul espace pour dormir côte à côte, pour cuisiner et manger. Tout le monde évite d’exposer ses problèmes aux voisins : toute conversation est entendue par la tente voisine. Il n’y a plus de lieu d’échange ou d’éducation des enfants par les parents, laissés à eux-mêmes et à la rue. Le rôle des enfants se résume à ramener l’eau des endroits où stationnent les citernes, plusieurs fois par jour. Plusieurs enfants de petit gabarit se battent avec leurs bidons de 2 fois 5 litres pour les ramener à leur tente distante. Le père quant à lui, part dès le lever du soleil chercher de la nourriture pour la famille parfois à des kilomètres de marche. Pas de fruits ni légumes, rares et chers. Le poulet reste rare. Mais abondance de biscuits sucrés de tout genre et des boissons sucrées dominées par le Coca-Cola. Sinon on trouve du riz moins cher que la farine, les 2 sont rationnés par famille. Pour dire qu’il n’y a pas de qualité nutritionnelle. Tout le monde est épuisé en fin de journée dans un univers sans électricité ni lumière pour reprendre le même rituel le lendemain matin. Plus de temps à la réflexion, à l’apprentissage, ou à l’éducation. La vie quotidienne se résume à un ensemble de corvées. Les enfants ont vu leur enfance volée. Mais tout le monde est unanime, nul ne quittera sa terre.
Arrivés après environ 2h au point de rassemblement des organisations humanitaires, je retrouve rapidement notre correspondant qui nous ramène à notre lieu de résidence, à l’étage du staff médical étranger dans l’hôpital Al Nasser, à Khan Younes au sud de Gaza. Anglais et américains sont présents. Le soir on nous annonce que notre mission va avoir lieu au centre de Gaza, à Deir el Balah à l’hôpitaux Al Aqsa.
La nuit comme le jour on entend toujours les drones survoler en permanence la bande limitée de Gaza où tout le monde s’entasse, prête à attaquer tirer ou lâcher des bombes sur qui ils veulent. Ils ne risquent jamais de rater une foule d’enfants de mamans de pères, ils n’ont de compte à rendre à personne. C’est devenu presque normal, ne suscitant plus ni indignation ni protestation d’aucune instance internationale. Les Gazaouis ne se préoccupent plus de cela et vivent dans presque une indifférence ou font abstraction à cela. Plusieurs explosions sont entendues et ressenties comme un souffle sourd et une vibration qui fait trembler les murs, tous les jours. Ce jour l’une d’elles est survenue dans la rue derrière l’hôpital, un centre associatif de distribution alimentaire, 4 morts. S’en suit le défilé des ambulances, tous les jours. Ces explosions ne perturbent pas l’activité des services de l’hôpital, tout le monde travaille comme si rien de grave n’est survenu. On en parle presque comme une anecdote et on te montre la vidéo de l’explosion qui vient de se produire emportant la vie de quelques personnes.
La population et les patients sont d’un calme et d’une sérénité déroutants. On n’entend pas de cris, de querelles. Les traits sont graves mais la parole et les gestes sont d’une extrême douceur dans les mots et la manière. La bienveillance est présente partout. Il n’y a pas de police dans la rue, ils ont été en majorité tués. Les voitures n’ont pas de plaque d’immatriculation. Dans les rues et pistes étroites on roule à droite, à gauche peu importe, mais on fait attention à l’autre. L’entraide se fait spontanément. Les détails prennent de la valeur dans ce qui passait inaperçu, caché par l’abondance et l’opulence. La vie a un autre sens, elle est en apparence très simple et la mort paraît si proche de la vie, elle n’en est qu’une variante. La peur de la mort n’existe pas, elle est partie intégrante de la vie. Une continuité qui fait disparaître toute hésitation, perturbation, interruption ou trouble. Elle apporte la sérénité, la générosité, le don de soi sans calcul.
La vie dans les rues et le marché sont très animés. Les drones avec leur bourdonnement, qui surveillent jour et nuit sans relâche, ou les sirènes des ambulances qui défilent après un bruit sourd et une vibration ne perturbent pas les jeux rudimentaires des enfants ou le va et vient des acheteurs. La charge mentale que subit la population depuis plus de 2 ans, de ce qui ne devais durer que quelques mois : entassés dans une tente sans intimité ni discrétion. En proie au froid, à la chaleur, à la pluie et aux tempêtes. Aux nuits sombres sans lumières. Aux enfants sans écoles. A l’eau, qu’on doit chercher tous les jours. Aux repas quotidiens à inventer au jour le jour sans pouvoir les conserver, par l’absence de réfrigérateur. Cette charge est devenue pesante, lourde à supporter. Elle se communique par un silence, une pudeur qui cache la souffrance du quotidien. Tu ne peux que t’agenouiller face à cela. Demander pardon d’avoir été dans la tribune des spectateurs du Colisée du temps des romains. Te cacher pour qu’on ne te voit pas. Pour ne pas te sentir un paparazzi de l’horreur. On ne pourra jamais être à la place de ceux qui ont vécu l’inimaginable. Il te faut de la force mentale pour comprendre ce qui s’est passé. Le ressentir de l’intérieur et non en téléspectateur d’images. Le gap est très profond et très large.
Au début tu ne sais pas quoi dire ? De quoi parler ? Quel sujet aborder ? Mais leur courage est désarmant. Ils te mettent à l’aise. Te disent combien ils sont contents de te voir, d’avoir fait autant d’efforts pour venir les voir. Reconnaissants pour l’aide et le soutien que tu leur apportes. Tu te sens la victime. Celui qui a besoin qu’on lui remonte le moral pour pouvoir réagir, ne pas manquer d’air.
Demain est jour de fête. Des locaux et attelages à l’extérieur ont été réinventé comme magasins dans quelques rues. Parents et enfants se préparent. Les traits sont graves, témoins de souffrances profondes et le cœur n’est certainement pas à la fête, mais le moment est solennel : honorer comme il se doit ces jours sacrés pour dieu et renouveler l’engagement pris avec lui pour suivre et appliquer ses directives dans l’espoir de recueillir sa miséricorde et son pardon éternel. Cette communion avec dieu se fait avec pudeur et retenue. Pourtant, il faut faire ressentir aux enfants la joie de la préparation de la fête, même avec de petits présents.
Beaucoup font retoucher des habits à transformer et porter pour la fête par les multiples tailleurs installés dans les rues sur lesquels il y a une forte affluence. Il n’y a pas la fêtes dans la rue, pas de guirlandes, pas de fleurs ni de lumière, des rues poussiéreuses entre les bâtiments détruits et les tentes.
On se presse de te raconter comment Gaza fêtait cet Aïd, le plus grand et solennel de tous. Mais rien de cela à présent. Les gens commencent dès la veille à se souhaiter, pas un joyeux Aïd, mais qu’ils puissent fêter d’autres les années prochaines alors que leur situation aura changé, qu’elle sera meilleure : Indépendance, Paix, Santé et Prospérité. Il n’y aura pas de viande du sacrifice cet Aïd, comme les 2 d’avant. Les moutons n’ont pas été autorisés à être importés et les quelques-uns existants sont à des prix exorbitants, quelques milliers de dollars le mouton.
Je quitte Gaza le lendemain. Je passe voir les gens qui m’ont accueilli et avec qui j’ai travaillé.
Moment difficile, très difficile. J’abandonne une famille à laquelle j’étais déjà attaché, mais bien plus encore cette fois. Leurs conditions de vie sont inhumaines. Leurs souffrances sont quotidiennes. Tout le monde est triste pour la séparation, me remercient de leur avoir rendu visite, pris de leur nouvelles, vu leur quotidien et l’aide que je leur ai apporté. Ils veulent m’offrir des présents fait-main, mais je n’ai le droit de rien emporter avec moi. Pour eux, c’est inestimable. Pour moi, j’ai honte. Cela ne m’a pas valu beaucoup et mon effort n’arrive pas au bout du doigt de pied de ce qu’ils endurent. Je suis rongé par le sentiment d’impuissance. C’est moi qui suis venu apprendre le sens de la vie dans des conditions extrêmes, jusqu’où peut aller la patience, la générosité, la bienveillance et le don de soi.
Sur le chemin du retour, je traverse Gaza dans l’autre sens pour arriver au point de passage. Il est tôt, le soleil levé depuis 2h et tout le monde est dehors. Les enfants sont déjà en train de ranger par terre dans le sable et la poussière leurs bidons en plastique selon l’ordre d’arrivée en attendant les citernes d’eau pour la distribution. Au début de la guerre, tout le monde manquait de bidon, il n’y avait pas de disponibles, pour récupérer l’eau. À l’hôpital, les services de dialyse utilisent des bidons de 5 litres d’eau acide et salée, ils ont été pillés. Les bidons volés serviront pour le transport de l’eau. Sur notre chemin on ne voit que des camps de tentes collées les unes aux autres, sur des kilomètres. Tout le monde y habite, ceux qui travaillent à l’hôpital aussi, médecins, infirmières, techniciens, directeur de l’hôpital, tous. Le transport pose un très grand problème. Il y a très peu de voitures, très peu d’essence et cher. Les quelques voitures remorquent une ou une série de 2 charrettes pour transporter les Gazaouis.
Devant l’hôpital, à 14h tout le monde, personnel, patients et leurs accompagnants doivent prendre un bus qui va les ramener vers le nord, le sud ou l’est. Le travail doit s’arrêter pour ne pas rater le retour. Un seul voyage aller le matin et un seul retour à 14h. Le service de garde prend la suite à l’hôpital. Il n’est pas facile de ramener quelqu’un en urgence à l’hôpital sans ambulance, sinon ce sera trop tard. A l’hôpital, les consultations spécialisées sont très insuffisantes et source de frustration. La pression mise sur le médecin de consultation est insoutenable car il ne peut examiner comme il se doit les 40 à 45 patients qui ont attendu longtemps avant d’avoir un rendez-vous et pour le patient en raison de sa frustration de sentir qu’après une longue attente, il n’a été vu que très rapidement et le médecin n’a pas eu plus de temps à lui consacrer.
Les médicaments sont distribués dans la pharmacie de l’hôpital selon leur disponibilité. Il y a souvent une rupture d’approvisionnement des médicaments essentiels : contre le diabète, anti-hypertenseurs, anti-rejet de greffe… Les conséquences sont très délétères pour les patients. Des patients transplantés ont perdu leur greffe de rein, des patients en insuffisance rénale ont altéré la fonction de leur rein et se retrouvent en dialyse, des patients dialysés n’ont pas droit à l’erythropiètine (interdite d’entrée). Ils ont une hémoglobine < 7 gr et ont besoin d’être transfusés tous les 15 jours ou max un mois, avec toute la fatigue et l’essoufflement que cela engendre.
On continue vers le sud. Une fois il n’y a plus de tentes ni aucun Gazaoui, apparaît un spectacle de désolation, du néant. Aucune vie, aucun bâtiment, aucune maison, le tout complètement détruit, à ras le sol. Passés le point de passage vers la Palestine occupée, le spectacle est tout autre. Maisons, bâtiments, routes, lampadaires, champs agricoles. Toutes ces terres colonisées par la force des armes et le déplacement de ses populations autochtones vers Gaza n’a que faire d’une population qu’il faut finir d’achever et d’exterminer.
C’est le jour de l’Aïd. Je suis chez le voisin des Palestiniens qui a fêté la veille son indépendance, ou plutôt sa création, parce qu’avant sa création, il n’y avait qu’un seul pays occupé par les anglais. Il englobait la Palestine, Syrie, Iraq et TransJordanie : C’est Le Sham. Environ 70% de la population de la Jordanie, créée en 1946, sont palestiniens.
Ce voisin vit comme s’il n’y avait pas Gaza qui se meurt. Pendant ces 2 ans et demi ils ne sont pas venus en aide de leurs voisins : ni nourriture, ni eau. C’est le prix de la traîtrise : création de la Jordanie pour que disparaisse la Palestine. D’ailleurs, l’armée jordanienne n’avait-elle pas assassiné en 1970 des milliers de palestiniens dans ce qui est connu par « Septembre noir ».
Cela m’avait choqué lors de mes 14 ans. Cette pensée qui est toujours présente dans mon esprit quand on cite la Jordanie, me met mal à l’aise et j’ai hâte de quitter ce pays. Je ne trouve aucun plaisir à le visiter, tout son développement n’est que le prix de la traîtrise.
Heureusement mon avion est le matin. Il est 8h. Le taxi vient me chercher pour l’aéroport.
La violence de l’anéantissement de toute vie, universités, écoles, hôpitaux, maisons, mosquées, églises, centrale électrique, centrale de désaliénation de l’eau hante mon esprit. Je ne peux l’oublier ni la chasser de ma pensée. Je vois les enfants se battre avec leurs bidons d’eau plus lourds qu’eux, sans école depuis plus de 2 ans. Les familles qui sont toutes recomposées. Ceux qui sont restés vivants se sont regroupés oncle, tante, des enfants et des cousins sans pères ni mères. Les parents qui sont entre hôpital, pour soigner leurs blessés et handicapés et subvenir aux besoins alimentaires quotidiens. L’obscurité la nuit qui fait arrêter la vie. La fatigue mentale, physique et psychique est là, quotidienne. Mais tout le monde se bat et croit au lendemain meilleur. Une population très, très jeune, avide de vie où se côtoient quotidiennement et en même temps les morts par les bombardements, les mariages et les naissances.
Source : https://blogs.mediapart.fr/fa75/blog/010726/mon-voyage-au-bout-de-linhumain-gaza
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