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RAPPORT DE MISSION DE MIREILLE MENDES-FRANCE A GAZA

Bande de Gaza, 12 mars- 16 mars 2002

Erez Point
12 mars, 16 heures
Les chars sont visibles -treize au total, à peine cachés dans un renfoncement sur le côté droit de l’espace à franchir…- ; les soldats israéliens, dans leur casemate, pointent le fusil sur celui qui passe avant même qu’il ne soit à leur hauteur….


Nous sommes ici sous occupation et je passe du côté des occupés…
Au moment de franchir le poste de police, côté palestinien, résonne encore le  » bonne chance  » lancé par fanfaronnade, par provocation, du côté des Israéliens…..

13 mars, 11h40
Nous sommes à Jabalya Village, rue Saladin, sur les ruines d’une maison et d’un commerce où étaient préparés et vendus des plats cuisinés. Des explosifs ont été mis à l’intérieur, après évacuation des 7 personnes qui y habitaient. Il ne reste rien, qu’un amas de gravats. Nous les escaladons avec Mussleh Yasmin, frère du propriétaire qui nous explique comment tout cela s’est déroulé.

11h45
Affolement, cris, des hommes et de jeunes enfants dévalent la rue dans le même sens, des mères appellent leurs enfants….les voitures sont mises à l’abri, les gens se cachent…la rue se vide… les tanks israéliens reviennent…4 tanks….
Ils étaient là hier soir entre 23h et 3h du matin.
Nous regardons médusés et affolés ces tanks….qui rentrent comme ils veulent, quand ils le décident, détruisent ce qu’ils choisissent, et repartent après avoir tétanisé de peur les enfants sortant d’une école primaire…,une grande solidarité règne : chacun se téléphone pour prévenir, nous sommes cachés dans une maison dont les habitants nous ont offert l’hospitalité. Une consigne : surtout ne pas se montrer car si les soldats voient une personne ils peuvent tirer….
12h10
les tanks empruntent le chemin qui va les ramener à Erez Point, personne n’a été blessé. Ils ont juste écrasé une voiture , dont il ne reste plus qu’un amas rouge. Impossible de reconnaître la marque.

Nous sommes en territoire occupé, nous sommes sous occupation. Il y a des occupés harcelés, provoqués par les occupants qui violent aux yeux de tout le monde la loi humanitaire internationale. Et pourtant les outils sont là, il est facile de se référer aux textes internationaux et de qualifier ce qui se passe dans les territoires occupés, pour exemple l’article 47 de la 4e Convention de Genève, Section III concernant les Territoires occupés  » les personnes protégées qui se trouvent dans un territoire occupé ne seront privées, en aucun cas ni d’aucune manière, du bénéfice de la présente Convention, soit en vertu d’un changement quelconque intervenu du fait de l’occupation dans les institutions …… Or, aujourd’hui le peuple palestinien est privé du bénéfice de la 4e Convention de Genève. Se taire est impossible.
Témoigner, informer, dénoncer, c’est ce que nous devons faire. Cela justifie notre présence. Il faut que cesse la conspiration du silence organisée, entre autres, par le cadrage orienté de certains medias.
En effet, se contenter d’annoncer que 4 Palestiniens sont morts dans une explosion laisse supposer qu’ils préparaient ou manipulaient des explosifs. Or qui sont ces Palestiniens?

15 mars, 16h30
A 300 mètres de la frontière Est de la Bande de Gaza, près de Wadi, à l’extérieur du camp de réfugiés de al-Bureij, une mère, Zeyna Salman al-Awoudeh revenait des champs avec ses 3 enfants- Tehani, Salim et Amani- sur une charrette tirée par un âne….Ils ont sauté sur une mine, de toute évidence, déposée par des soldats israéliens. Lorsque les voisins ont voulu aller les secourir, ils se sont trouvés pris sous les tirs d’un tank israélien stationné tout à côté. Ce n’est qu’au petit matin, après une coordination avec les forces d’occupation israéliennes, que les corps ont pu être ramenés au camp.

Cette conspiration du silence doit être dénoncée. Il n’y a pas deux poids et deux mesures, nous n’assistons pas ici à une partie de ballon prisonnier. Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les  » méchants  » qui sont stigmatisés de manière unilatérale et unanime.
Il s’agit d’enfants, de femmes et d’hommes qui tous les jours meurent sous les balles israéliennes ou qui sont arrêtés dans des conditions où est nié le respect aussi bien du droit international que du droit international humanitaire.
Dans cette partie du monde, tous les jours, au su et au vu de tout le monde, l’article premier de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme  » Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits  » est nié, bafoué en toute tranquillité.
Il suffit de regarder, d’interroger, de rester et de vivre dans les territoires occupés avec le peuple palestinien pour palper l’enfermement, pour respirer l’emprisonnement, pour sentir l’oppression de cette colonisation et pour savoir ce que c’est que de vivre ainsi ….sous la contrainte et sous la loi d’occupation dictée par les occupants, par les colons…Et l’on peut même mesurer, si l’on veut s’en donner la peine, la force existentielle du peuple palestinien, son courage, sa vitalité et sa responsabilité.

Travailler sur la question du droit international humanitaire ne peut s’appréhender qu’en contextualisant la lutte du peuple palestinien qui se bat depuis 53 ans pour obtenir son droit à vivre dans un Etat aux frontières justes et viables. Ce ne sont pas des terroristes. C’est un peuple qui combat pour exercer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes -article premier du Pacte international relatif aux droits civils et politiques mais aussi celui relatif aux droits économiques, sociaux et culturels- .
Se référer aux textes du droit international ne peut pas être entendu comme un cautionnement aux actes qui violent les droits de l’Homme- je parle des attentats-suicides- utilisées par certains d’entre eux.
Les violations du droit international humanitaire sont flagrantes et constantes, mais encore plus nombreuses et produites de façon tout à fait systématique depuis le début de la seconde Intifada.
L’Etat israélien agit en toute impunité et s’est engouffré avec une facilité dangereuse pour lui-même dans la faille ouverte par les Américains dans leur chasse aux terroristes…et du coup de nombreux pays qui devraient soutenir le peuple palestinien restent trop silencieux face au terrorisme et à l’hégémonie américains.
Alors encore plus aujourd’hui, il est indispensable que nous soyons aux côtés du peuple palestinien pour regarder ce qui se passe, pour informer des événements à la lecture du droit international et du droit humanitaire international et pour dénoncer toutes les violations. Si le droit international humanitaire est respecté alors peut-on penser que les attentas-suicides seront réduits. Si l’article premier des deux Pactes internationaux sont enfin opératoires alors les conditions d’une paix seront réunies, mais il ne peut s’agir d’une paix dont le gouvernement israélien seul aura défini les contours. La nature de cette paix conditionne le règlement de cette guerre d’occupation.
Il est temps que les jeunes rencontrés après le passage des tanks se remettent à croire aux valeurs fondamentales des Droits de l’Homme et à penser que le monde hostile dans lequel ils sont obligés de vivre peut changer si les Droits Humains et le droit humanitaire international sont enfin respectés et deviennent indivisibles pour les uns et les autres.

* Tant que la 4e Convention de Genève sera niée par l’Etat israélien et non appliquée pour la population palestinienne sous occupation, -à l’intérieur de la Bande de Gaza, de la Cis-Jordanie et de Jérusalem Est- alors le peuple palestinien a toute légitimité à penser qu’il est en danger et abandonné de toute la communauté internationale. Et les violations de la 4e Convention de Genève ne manquent pas :
La démolition de maisons n’a jamais cessé dans la Bande de Gaza alors que l’article 53 de la 4e Convention précise qu’ « il est interdit de détruire des biens mobiliers ou immobiliers appartenant individuellement ou collectivement à des personnes privées(….) « .
Entre le 19 février et le 9 mars, à Abu al-‘Ajin, plusieurs maisons ont été démolies une vingtaine d’entre elles sont encore menacées .
Le 11 mars à 21h, à 250 mètres de la frontière, à 500 mètres du Kibboutz de Kfar Aza, dans la région de Abu Safia, des soldats israéliens laissent 2 heures aux 47 membres de la famille Salam Abu Sal’a répartis dans 4 maisons, avant de tout détruire aux bulldozers assistés par des tanks. Dans leur rage de destruction, ils ont tué des chèvres et des poules. Rien n’est récupérable. 32 donums d’arbres fruitiers et de culture maraîchère ont été aussi passés au bulldozers.
Le même soir à 23h30, six familles dont la maison est mitoyenne d’un atelier de métallurgie sont rassemblées dans une seule pièce. Pendant ce temps l’armée place des explosifs dans l’usine, la fait exploser, s’en va. Les 24 membres de la famille Araffat se retrouvent aujourd’hui à la rue et vivent sous des tentes installées à côté de leur maison qui menace de s’écrouler. Cette même nuit, en 4 heures, 25 ateliers seront détruits par des explosifs.
Depuis le 13 mars, près de Palestinian Four company, 13 maisons sous la menace de démolition.
Le 14 mars, à Al-Mughraqa, 8 maisons s’écroulent sous les bulldozers, 20 devraient l’être dans les jours qui viennent.
Et pourtant au même moment, le gouvernement israélien annonçait que l’armée se retirait des territoires occupés et relâchait sa pression.
Ces maisons sont détruites par les forces d’occupation israéliennes à la demande des habitants des colonies voisines illégalement acquises et non pour des raisons de sécurité militaire.

Ces actes, selon l’article 147 de la 4e Convention, constituent une  » des infractions graves (car elles) comportent (…..)la destruction et l’appropriation de biens non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle.  » Mais en plus, ces démolitions de maisons ont pour conséquence le transfert, de facto, des familles qui y habitaient. Et pourtant, l’article 49 de la section III de cette Convention précise que  » (….) La population évacuée sera ramenée dans ses foyers aussitôt que les hostilités de ce secteur auront pris fin « .
Où vont revenir les familles palestiniennes chassées de leur maison ?
L’armée israélienne en pratiquant ces destructions s’inquiète t elle de ce que deviennent les familles chassées, et prévient-elle la Puissance protectrice de ces transferts et évacuations -article 49, 4e Convention de Genève- ?

Ce même jour à 22h10, les tanks entrés dans le camp de réfugiés de Jabalya progressent soutenus par les Apaches.
A 22h35, dans le quartier de Tal al-Za’tar, Abdul Rahman Mohammed Izz al-Diss, debout sur le toit de sa maison, tente de regarder la progression des chars et des soldats israéliens qui viennent de prendre position sur deux toits à une centaine de mètres de chez lui. Abdul Rahman s’écroule touché par plusieurs balles, dont une du dos au foie.
22h45, son fils veut lui porter secours, une balle le frappe à l’épaule et ressort côté cœur.
Le feu nourri a duré jusqu’à 1h30. Les tanks postés face à la maison empêchent les membres du Croissant rouge d’accéder aux blessés. Les deux corps ne seront retirés du toit que 3 heures après.
Ce n’est pas le seul cas où les ambulances n’ont pu arriver sur les lieux malgré les coordinations demandées par le docteur Faez Jebril, Directeur du Croissant-Rouge de la Bande de Gaza, par l’intermédiaire de la représentation du Comité international de la Croix-Rouge qui se met en relation avec le représentant des forces militaires à Erez Point, le Capitaine Joseph Lévi, et le chemin inverse recommence….

Selon l’article 17 ,  » les Parties au conflit s’efforceront de conclure des arrangements locaux pour l’évacuation d’une zone assiégée ou encerclée, des blessés, des infirmes, des vieillards, des enfants et des femmes en couches(….)  »

Le 8 mars – vers minuit- lors de l’attaque par ciel et par mer d’un poste de la police palestinienne maritime, les tirs de rockets ont continué malgré la coordination organisée pour récupérer les deux soldats morts. Les ambulanciers pris sous le feu israélien sont victimes de tirs délibérés. Un ambulancier sera tué, un autre, Mohammed Ghassi El Hissi, sera polycriblé d’éclats de shrapnels. Les forces de l’armée israélienne d’occupation savaient parfaitement que les six véhicules aux lumières clignotantes et aux inscriptions fluorescentes étaient des ambulances, tout comme les hommes vêtus de gilet pare balles aux couleurs fluorescentes faisaient partie du personnel sanitaire du Croissant-Rouge. Rien ne les a arrêtés.
Le 14 mars à 19h, le Croissant-Rouge est appelé : un enfant de 5 ans, vivant près de Dar El Bala, vient de boire du pesticide. Le docteur Faez assure la coordination. Après 45 minutes d’attente, l’autorisation arrive. L’ambulance peut passer par un chemin indiqué par les forces d’occupation. Elle part mais la route est totalement détruite, un monticule de sable empêche tout passage. L’ambulancier appelle le Docteur Faez.
Tout autre passage est interdit. Contact est repris avec le père du petit. Un protocole de  » sauvetage  » est mis en place par téléphone…. Qu’ a à voir ce cas de médecine quotidienne concernant un petit garçon de 5ans avec la guerre d’occupation?

Tout ce qui se passe sur le terrain est contraire à l’article 16 de la 4e Convention :  » les blessés et les malades, ainsi que les infirmes et les femmes enceintes seront l’objet d’une protection et d’un respect particuliers.  » Aucune protection pour les blessés lors de leur évacuation du champ de bataille, aucun respect pour cet enfant de 5 ans, alors que son père n’a fait que mettre en pratique ce que lui autorise l’article 30 de la 4e Convention  » Les personnes protégées auront toutes facilités pour s’adresser aux Puissances protectrices, au Comité international de la Croix-Rouge, à la Société nationale de la Croix-Rouge( du Croissant-Rouge…)(….)ainsi qu’à tout organisme qui pourrait leur venir en aide  » !
Tout comme est contraire au droit humanitaire international ce qui se passe pour les infirmiers ou les ambulanciers alors que l’article 20 assure que  » le personnel régulièrement et uniquement affecté au fonctionnement(…..) y compris celui chargé de la recherche, de l’enlèvement, du transport(….) des blessés, des malades civils(….) sera respecté et protégé.  » Ils sont aujourd’hui la cible des tirs israéliens. Le Croissant-Rouge a dû limiter le nombre de ses sorties.
Cette guerre d’occupation a des conséquences sur la liberté d’accès au soin des patients car ils sont directement menacés; sur la liberté d’accès aux zones assiégée ou encerclée des infirmiers et des ambulanciers ; et même sur la liberté d’accès sur le lieu de travail des personnels soignants qui devient dépendante du bon vouloir des forces d’occupation mais aussi sur la liberté d’accès à la formation portant sur l’évolution de la santé et de la médecine mise en place entre Ramallah et Gaza qui se trouve de fait suspendue depuis 18 mois.

N’oublions pas ce qui se passe à l’extérieur des territoires occupés et qui porte son poids de responsabilités dans l’appréhension internationale de ce qui se passe à l’intérieur des Territoires.
* Tant que des journalistes rapporteront des paroles comme celles du rabbin Avi Gisser de la colonie d’Ofra, en première page du supplément Ha’aretz week’s End du vendredi 15 mars 2002, alors il y a fort à parier que rien ne pourra évoluer.
 » Wiping out the PA, occupying the refugee camps, full control of all Area A. And then to rearrange the cards, and create a new political situation « (….).If they -Palestinian people- do not agree, the fighting will continue until they do agree(……)We will fight it, even to the point of genocide » With a mighty hand

* Tant que ne seront pas appliqués les textes du droit international public et dans ce cas précis où il y a incitation directe et publique à commettre le génocide -article 3- la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide entré en vigueur le 12 janvier 1951, alors des occupants trouveront toutes les justifications possibles pour organiser par un moyen ou par un autre le départ des occupés.
Le rabbin Avi Gisser est prêt à légitimer le génocide du peuple palestinien et Yehuda Dinur, petit fils du rabbin Yosef Zvi Dinur considéré, en son temps, comme le plus grand sage de Hollande, quant à lui trouve que
 » the best solution is that Arabs be on the other side of the Jordan and we here  » Ha’aretz Week’s end, page B; With a mighty hand; friday march 15th.

Que se passe-t-il dans l’Etat israélien pour que de tels propos soient acceptés et même portés  » urbi et orbi  » ? Qu’est ce qui est véhiculé dans ces paroles mais aussi dans leur publication, même si la journaliste Ada Ushpiz porte un jugement moral sur la façon  » arrogante  » dont s’exprime ce rabbin ?

Mireille Mendès-France,

Le 20 mars 2002,


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