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DOCUMENT : LE JOUR DE GLOIRE A JENINE DE MOSHE NISSIM, TETE BRULEE ET SUPPORTER FANATIQUE DU BETAR

17 juin – Voici, traduit de l’hébreu par nos camarades de Gush Shalom, un document exceptionnel : il s’agit du récit, par le conducteur de bulldozer militaire Moshe Nissim (alias « Ours kurde »), de ce qu’il a fait à Jénine : « Je leur ai fait un joli terrain de foot au milieu du camp ».


La longue interview, dans laquelle Moshe Nissim se vante de ses « exploits », a été publiée le 31 mai dernier dans le quotidien israélien à grand tirage Yediot Aharonoth. Depuis lors, l’unité de Moshe Nissim a été citée à l’ordre de l’armée israélienne, pour « services exceptionnels » !

(traduction de l’anglais vers le français : CAPJPO)

« JE LEUR AI FAIT UN JOLI TERRAIN DE FOOT AU MILIEU DU CAMP »

Par Tsadok Yeheskeli, Yediot Aharonoth

Moshe Nissim a « travaillé » dans le camp de réfugiés de Jénine sous le nom de code « Ours kurde ». « Ours », parce que c’est le surnom donné à ces gros bulldozers blindés D-9, et « kurde », parce qu’il aime rappeler que sa famille est originaire du Kurdistan. Terreur des habitants du camp, il a accepté de nous parler, sans retenue et sans détours, de ce qu’il considère comme ses heures de gloire.

« Je suis entré dans Jénine comme un fou, un désespéré. Je n’avais rien à perdre. Même si je devais y passer, je n’en avais rien à faire. Avant de partir, j’avais dit à ma femme : ‘s’il m’arrive quelque chose, il y aura toujours quelqu’un pour s’occuper de toi’. Cette période de réserviste à Jénine est arrivée alors que j’étais au plus mal. C’est peut-être pour cela que je me fichais de ce qui pouvait m’arriver.

« Oui, depuis un an et demi, je suis vraiment dans la merde. J’ai perdu il y a près d’un an mon travail d’inspecteur à la mairie de Jérusalem, qui m’a suspendu. J’y travaillais depuis 17 ans, mais le 20 janvier 2001, le jour de mes 40 ans, la police est arrivée, et m’a arrêté.

« La police m’a dit que moi-même et d’autres collègues du service de l’inspection étions soupçonnés d’avoir reçu des pots-de-vin d’une série d’entrepreneurs, et que nous étions donc un ramassis de corrompus.

« C’est une grosse injustice. Bien sûr, je suis quelqu’un qui a le contact facile, et dans mon métier, on se fait des amis chez les gens qu’on inspecte. Mais des pots-de-vin ? Moi ? J’avais déjà des centaines de milliers de shekels (1 shekel vaut 0,2 euro environ) de dettes avant que cette histoire arrive. Alors par définition, si j’avais encaissé des pots-de-vin, j’aurais du fric. Or, je ne peux même pas me payer un avocat ; et depuis ce temps-là, je suis mis à pied de mon travail. Ma femme a également perdu son boulot, et nous avons quatre enfants à charge.

« En fait, ce n’était pas mon premier coup dur. Quelques mois plus tôt, je m’étais sérieusement blessé au dos, et surtout, fils s’est fait renverser et on a dû l’opérer pour lui sauver une jambe. Maintenant, il est mieux, mais son grand rêve, le mien aussi d’ailleurs, de devenir membre de l’équipe de foot du Bétar Jérusalem appartient sans doute au passé. Dommage. Il était vraiment doué. Mais je lui ai quand même promis que je le ferai entrer au Bétar, chez les benjamins. Depuis deux ans, je n’ai donc eu que des ennuis. Je n’ai pas un sou, mais j’aime bien les gens, c’est comme ça. A chaque fête, je participe à la distribution de colis alimentaires aux nécessiteux. C’était le cas à la dernière Pâque, quand j’ai reçu des coups de téléphone des copains : « Oh le Kurde », ils m’ont dit, « on nous rappelle en tant que réservistes, mais pas toi ».

« Ca ne m’a pas surpris, je comprenais mes chefs. Mais quand même, cela faisait 16 ans que je faisais mes périodes de réserviste (Note : en Israël les hommes font un service militaire de 3 ans à partir de l’âge de 18 ans, et ils font ensuite des périodes de 30 jours par an en tant que réservistes, jusqu’à l’âge de 45 ans), et voilà que maintenant on me trouvait inutile. Ca m’a troublé ».

« C’est vraiment, pendant mon service militaire, j’étais toujours aux arrêts, parce que je refusais d’obéir. Ils voulaient me mettre électricien auto, moi je voulais pas. Dans l’unité où j’ai été affecté, une unité d’engins de chantier, je devais aussi être électricien, mais en fait, je ne faisais rien que traîner. J’arrivais, j’installais un tripot, ou bien je buvais des coups. Si un sous-off m’ordonner de monter la garde, je lui disais qu’il avait qu’à commencer lui-même. Si je décidais d’aller voir jouer le Bétar, ou de rentrer à la maison, personne ne pouvait m’en empêcher. Je prenais ma bagnole, et je partais.

« En fait, c’est à peine s’ils me connaissaient. Mais attention, si on me donne vraiment des responsabilités, ce n’est pas la même chose. Tiens, lorsqu’il y a eu le grand accident de l’immeuble Versailles, l’an dernier, je travaillais encore, et on m’avait dit de prendre la tête de l’équipe d’inspection, sur les lieux de la catastrophe (un immeuble s’était effondré sur une noce, faisant 25 tués et de nombreux blessés). Eh bien, un des membres de mon unité de réserve m’a vu sur place, et il a été surpris. Il m’a dit : ‘au régiment, tu n’étais même pas capable de bien cirer tes rangers, et ici tu fais le grand chef !’. Eh oui, mais c’est vrai que quand je décide de m’y mettre vraiment, je suis du genre plutôt têtu, je vais jusqu’au bout.

« Et pour ce rappel de Pâque, je m’y suis mis. Qu’est-ce que j’avais fait pour ne pas être appelé ? J’ai demandé à des copains de l’unité d’asticoter le commandant du bataillon, j’ai appelé mon capitaine de compagnie, et on les pas pas lâchés. J’ai promis au commandant que cette fois, je voulais bosser sérieusement, et à la fin il m’a dit OK. Alors je me suis dit : Mon petit Kurde, t’as pas le droit de les décevoir. Tu fais pas l’imbécile cette fois.

L’homme qui parle s’appelle Moshe Nissim, ou encore « Moshe Nissim Bétar Jérusalem ». Mais pour les opérations dans le camp de réfugiés de Jénine, c’était « Ours kurde » sur les postes radio de l’armée.

Il n’y a pas un seul soldat israélien à Jénine qui n’ait entendu ce nom. C’était lui le plus courageux, le plus dévoué, et bien sûr aussi le plus destructeur de tous les conducteurs d’engins démolisseurs.

Bref, un homme que toute commission d’enquête sur les événements de Jénine, s’il y en avait une, aimerait certainement entendre.

Pendant 75 heures, sans la moindre pause, Ours kurde est resté assis sur son monstrueux bulddozer, au milieu des charges qui explosaient, démolissant maison après maison.

L’histoire qu’il nous raconte, sans la moindre inhibition, n’entrera sans doute pas dans la mythologie guerrière.

UNE EXPERIENCE « DE TERRAIN »

« Le plus drôle, c’est que je n’avais pas la moindre expérience de ces bulldozers D-9, mais j’ai demandé qu’on me laisse ma chance. Avant d’aller d’abord à Naplouse, avec l’unité, j’ai demandé à des gars de m’apprendre. On est restés deux heures ensemble, et ils m’ont appris la marche avant, et à aplanir du terrain. J’ai dit ‘c’est bon, laissez-moi faire’. Et c’est ce que j’ai fait à Jénine. J’avais encore jamais démoli de maison, même pas un mur. Je suis monté dans le D-9 avec un copain, un Yeménite ; je l’ai laissé travailler pendant une heure, et puis je lui ai dit « je m’y colle’.

« Mais les choses sérieuses ont commencé le jour où 13 de nos soldats ont été tués dans cette allée du camp de réfugiés.

« Quand on est arrivés, je savais que personne ne voudrait travailler avec moi. Ils avaient peur d’être avec moi sur le tracteur. Pas seulement à cause de ma mauvaise réputation, mais aussi parce que je suis connu pour ne pas avoir peur, et ils n’ont pas tort ; j’ai vraiment pas peur. Ils le savent que j’ai pas peur, que je peux aller n’importe où sans poser de questions, pas besoin d’avoir une escorte de chars ou de véhicules de transport de troupes blindés. Une fois, toujours à Jénine, j’ai abandonné le tank qui m’escortait. Je voulais faire un petit tour du camp tout seul. Gadi, le gars qui était avec moi dans le D-9, a manqué de s’évanouir. Il m’a crié : ‘Fais demi-tour, on n’a pas d’escorte’. Mais moi, je voulais me rendre compte par moi-même, et repérer une sortie possible, si on en avait besoin. Je n’avais pas peur de mourir. Et puis je me disais qu’avec l’assurance décès que j’avais, ma famille aurait toujours ça.

LE DRAPEAU DU BETAR

« Quand on est entrés dans le camp, le D-9 était déjà là, à nous attendre. Les D-9 avaient été remorqués depuis Naplouse. Moi, j’ai eu un gros D-9 L, avec mon copain le Yeménite. La première chose que j’ai faite, c’est d’accrocher le drapeau de l’équipe du Bétar, j’avais préparé le coup. Je voulais que ma famille puisse me repérer à la télévision. J’avais dit aux enfants : ‘vous verrez mon engin à la télévision. Si vous en voyez un avec le drapeau du Bétar, c’est moi’. Et ça s’est passé comme ça.

« Je sais que ça a l’air dingue, mais pour moi, accrocher ce drapeau, c’est tout naturel. C’est aussi naturel que manger. Vous voyez, là, ce pendentif du Bétar que je porte autour du cou. Je ne l’enlève jamais. Celui que portent les enfants non plus. Je prends le drapeau du Bétar partout où je vais. Regardez ma voiture, il y en a partout. Je suis comme ça. Je vais aux matches du Bétar, en Djellaba jaune et noir aux couleurs du Bétar, et avec un gros tambour kurde.

« Le Bétar, je l’ai vissé dans le crâne, je peux pas dire autre chose. Après ma famille, c’est ce qui compte le plus pour moi, et la seule chose qui peut me tuer. A Jénine, je n’ai pas eu peur une minute, mais je n’ai pas pu aller voir jouer le Bétar depuis 6 mois maintenant, parce que le suspense me tue, j’ai toujours peur d’avoir une crise cardiaque. Des fois, je me retrouve à tourner autour du ‘Teddy’ (le principal stade de Jérusalem), un billet dans la poche, et je n’arrive pas décider d’entrer. Une fois, c’était à Beit Shean, je me suis évanoui quand ils ont marqué un but. Ca a l’air fou, mais c’est ainsi. C’est incurable. A la maison, on sait qu’il faut pas trop me parler quand le Bétar a perdu.

« Vous comprenez maintenant pourquoi le drapeau du Bétar était sur le tracteur à Jénine. Quelqu’un m’a dit que le commandant voulait le faire enlever. Pas question. Si j’avais été tout seul à décider, j’aurais mis un drapeau du Bétar au sommet de la mosquée de Jénine. J’ai essayé d’en convaincre un gars de la brigade d’infanterie Golani ; il m’a dit que je me ferais descendre si j’essayais. Dommage. Le drapeau, c’était ce qu’il y avait de plus remarquable dans tout le camp. Des réservistes qui étaient partis en permission de courte durée sont revenus avec des drapeaux, juste pour m’imiter. Ils m’ont dit : ‘tu as amené le Bétar jusqu’ici’. Et moi j’ai répondu : ‘vous inquiétez pas, les gars, je vais même faire un vrai Teddy ici’.

ON Y VA

« Au moment où je suis entré dans le camp à bord du bull’, quelque chose s’est déclenché dans ma tête. Je suis devenu fou. Tous les soucis de ma vie personnelle sont soudain partis. Il ne restait plus que la haine, après ce qui venait d’arriver à nos gars. Je continue de penser, et pas mal de copains pensent la même chose, que si on était entrés plus tôt dans le camp, et en force, on n’aurait pas perdu ces 24 soldats dans le camp.

« Je ne pensais qu’aux moyens de venir en aide à nos combattants, des gosses de l’âge de mon fils. Je n’arrivais pas à comprendre comment ils faisaient pour s’en sortir là-dedans, avec toutes ces charges qui explosaient à chaque pas. Dès la première mission, quand on m’a demandé de tracer une voie de pénétration dans le camp, j’ai compris quel enfer c’était.

« Je m’étais porté volontaire pour apporter le ravitaillement aux soldats à l’intérieur. On m’avait dit : ‘il n’y a que le D-9 pour faire cela’. Les gars n’avaient pas mangé depuis deux jours. Vous pouviez pas mettre le nez dehors. J’ai rempli le tracteur à ras bord, et je l’ai conduit jusqu’à l’arrière de notre avant-poste, de façon à ce qu’ils n’aient même pas un pas à faie en-dehors de leur abri. Un pas dehors, et vous pouviez perdre un bras ou une jambe.

« Vous pouviez pas dire où se trouvaient les charges explosives. Ils (les combattants palestiniens, NDR) en avaient mis partout dans le sol. Dès que le tracteur avançait, il touchait un tuyau bourré d’explosifs, soudé aux deux extrémités. Et ça sautait. Tout était piégé, même les murs des maisons. Vous touchiez, et ça sautait. J’ai même vu sauter une cage d’oiseaux. J’ai eu une pensée pour ces pauvres oiseaux.

« Mais pour moi, dans mon D-9, ce n’était rien, je me contentais d’écouter les explosions. Même une charge de 80 kilos ne fait que chatouiller la lame du tracteur, qui pèse plus de trois tonnes à elle seule. C’est vraiment un engin monstrueux. Un char, vous pouvez l’avoir dans le ventre. Mais un D-9 n’est vulnérable qu’avec des lance-roquettes anti-chars, ou alors carrément une charge de 50 kilos d’explosifs placés sur son toit.

« Je suis en quelque sorte tombé amoureux de ces jeunes soldats. J’étais prêt à exécuter n’importe lequel de leurs ordres. Je leur ai dit : ‘laissez moi démolir une maison de plus, ouvrir un chemin supplémentaire’ . Je sortais du tracteur sans armes, ils m’ont dit : ‘t’es fou’, j’ai répondu : ‘de toutes façons, ce n’est pas le gilet pare-balles qui va me sauver. J’ai même enlevé ma chemise et j’ai continué torse nu. Je suis comme ça.

« Je suis resté 75 heures là-haut, et pourtant je n’étais même pas fatigué, parce que je buvais du whisky tout le temps. J’en avais toujours une bouteille dans le tracteur. J’avais fait une réserve avant de partir. Les autres avaient mis des vêtements de rechange dans leur paquetage, mais moi, je savais ce qui nous attendait, alors j’avais pris du whisky, et de quoi grignoter quelque chose. Mais pas de vêtements, pas besoin. Une serviette de toilette et basta. De toutes façons, je pouvais pas lâcher le tracteur. Tu ouvres la porte, tu prends un pruneau. Pendant ces 75 heures, je n’ai pensé à rien. Tout était effacé. Des fois, quand même, me revenaient des images d’attentats terroristes à Jérusalem. J’en ai été témoin.

LA PURETE DE NOS ARMES

« ‘uvrir une voie’, comme on me l’avait demandé, cela veut dire écraser des habitations, des deux côtés, car le tracteur est bien large que les ruelles du camp. Notez que je ne cherche pas d’excuses. Il fallait raser tout ça, démolir leurs maisons pour sauver la vie de nos soldats. J’ai travaillé là même où nos soldats s’étaient fait massacrer. On n’a pas tout dit sur ce qui se passait là-bas. Ils (les Palestiniens, NDR) perçaient des trous dans les murs, des trous pour mitrailleuses. Celui qui n’était pas explosé, ils lui tiraient dessus à travers ces trous.

« Je n’avais de pitié pour personne. J’aurais écrasé n’importe qui avec mon D-9, rien que pour éviter que nos soldats ne soient exposés au danger. J’avais peur pour nos soldats. Je les voyais dormir ensemble, à 40 dans la même maison, les uns sur les autres. Mon cœur se brisait pour eux. Voilà pourquoi cela ne me gênait pas du tout de démolir ces maisons, et j’en ai démolies un paquet. C’est comme cela que j’ai fini par créer un terrain de football ‘Teddy’ là-bas.

« Difficile de faire cela ? Pas du tout, vous voulez rire. Moi, je voulais tout détruire. J’ai supplié les officiers, par radio, de me laisser tout démolir, de haut en bas. D’araser le tout. C’est pas que je voulais tuer. Juste les maisons. On n’a pas fait de mal à ceux qui sont sortis des maisons qu’on avait commencé à démolir, brandissant des drapeaux blancs. On a juste baisé ceux qui voulaient se battre.

« Personne n’a refusé un ordre d’abattre une maison. Quand on me donnait l’ordre d’en abattre une, j’en profitais pour en démolir plusieurs, pas parce que je le voulais, mais quand on vous en désigne une, il y en a généralement d’autres qui font obstacle, alors il y a pas moyen de faire autrement. Croyez-moi, on n’en a pas démoli assez. C’est le camp entier qui était farci de charges explosives, et ce qu’on a fait a même sauvé des vies de Palestiniens, parce qu’ils étaient rentrés dans leurs maisons, elles auraient explosé.

« Pendant trois jours, j’ai détruit, détruit, et encore détruit. Toute la zone. Toutes les maisons d’où cela tirait. On les prévenait par haut-parleur de sortir des maisons avant que j’arrive, mais moi je n’ai laissé de chance à personne. Je n’attendais pas. Je ne me contentais pas de donner un premier coup, et d’attendre qu’ils sortent. Non, j’enfonçais la maison pleins gaz, pour l’abattre le plus vite possible, et passer à d’autres maisons. En faire le plus possible, quoi. Il y en a qui se seraient soi-disant « retenus ». De qui se moquent-ils ? Tous ceux qui étaient là, et qui ont vu nos soldats dans les maisons, comprenaient qu’ils s’étaient mis dans un piège mortel. Moi, je pensais à les sauver. Je me fiche complètement des Palestiniens, mais il ne faut pas dire que j’ai détruit gratuitement. J’ai toujours obéi aux ordres.

« De nombreuses personnes étaient encore dans les maisons quand nous commencions à démolir. Elles sortaient. Je n’ai pas vu, de mes propres yeux, de gens mourir sous la lame du D-9, et je n’ai pas vu des maisons s’écrouler sur des gens en vie. Mais s’il y en avait eu, cela ne me ferait ni chaud ni froid. Je suis sûr qu’il y a eu des morts dans ces maisons, mais on n’y voyait pas très clair, il y avait de la poussière partout, et on travaillait beaucoup de nuit. Chaque maison qui s’écroulait me donnait du plaisir, parce que je savais qu’ils n’avaient pas peur de mourir, mais que cela leur faisait quelque chose de perdre leur maison. Démolir une maison, en fait, c’est enterrer 40 ou 50 personnes pour des générations. Si je regrette une chose, c’est de ne pas avoir démoli le camp entier.

SATISFACTION

« Je ne me suis pas arrêté un instant. Même quand on avait une pause de 2 heures, j’insistais pour continuer. Je m’apprêtais à démolir un immeuble de 4 étages. J’ai fait un brusque écart vers la droite, et un pan entier est venu. Soudain, j’ai entendu crier sur le poste : ‘Oh, le Kurde, fais attention, c’est nous’. Effectivement, les nôtres étaient dedans, et ils avaient oublié de me prévenir.

« J’étais vraiment heureux. Lorsque le boulot présentait quelque difficulté, nous demandions à un char d’envoyer un obus. Je pouvais pas m’arrêter. Il fallait que je travaille tout le temps, l’officier de la brigade Golani qui nous donnait ses ordres par radio, je l’ai rendu dingue avec mes demandes. Le dimanche, après la bataille, on a reçu l’ordre d’enlever le D-9 et d’arrêter de travailler à notre ‘zone football’ ; l’armée ne voulait pas que la presse nous voit au travail. J’étais en colère, car j’avais bien l’intention de démolir une grand pancarte à l’entrée du camp, avec un portrait d’Arafat dessus. On a pas eu le temps de finir le travail.

« Je suis sortide Jénine complètement lessivé, malade, avec de la fièvre. Le lendemain, j’y suis quand même retourné, car il y avait un malade, et j’ai demandé à le remplacer. Le chef de bataillon n’en revenait pas. Tous les autres conducteurs de bulls étaient KO et avaient besoin de repos, mais moi, j’en redemandais.

« Jénine m’a apporté beaucoup, beaucoup. C’est comme si j’avais racheté en 3 jours les 18 ans où je n’ai rien fait. Les soldats venaient me voir et me disaient : ‘merci le Kurde, merci beaucoup’. Et je pensais aux 13 pris dans l’embuscade. Si nous avions foncé dans l’immeuble où les Palestiniens étaient planqués, on les aurait tous enterrés vivants.

« Je n’arrête pas de penser à nos soldats. Je n’ai pas de regrets pour tous ces Palestiniens laissés sans domicile. J’en ai pour leurs enfants, qui ne sont pas coupables. Il y avait un enfant blessé, qui avait été touché par des Arabes. Un ambulancier de la Golani est arrivé, et lui a refait ses pansements, avant son évacuation. On s’est occupés des enfants. Les soldats leur donnaient des bonbons. Mais je n’ai aucune pitié pour les parents de ces enfants. Je me souviens de ce que j’ai vu à la télé, cette mère qui disait qu’elle élevait des enfants pour qu’ils se fassent sauter à Tel-Aviv. Aux femmes palestiniennes que j’ai vu à Jénine, j’ai demandé : ‘vous n’avez pas honte ?’

« Après avoir fini le travail, je suis descendu du tracteur, j’ai mis quelques vêtements en boule, et je me suis endormi sur le bord de la route. Heureusement, il y en a qui me surveillaient, de sorte que je ne me fasse pas écraser par un char. Toute la fatigue accumulée pendant ces 75 heures s’est juste abattue sur moi. Tout cela a été très prenant : le bon travail que j’ai fait comme conducteur d’engin, les remerciements des soldats, tout ça. Ils me manquent : je les ai tous invités à faire la fête chez moi. Leur commandant en était tout surpris.

« Vous invitez toute la compagnie chez vous ?, il m’a demandé. Et même tout le bataillon, je lui ai répondu. J’ai appelé ma mère au téléphone, depuis le D-9, et je l’ai prévenue que tout le bataillon allait venir. Elle m’a dit : ‘ne te fais pas de bile. Je les attends.

POLITIQUE

« Je sais bien que beaucoup de gens vont dire que si je me suis comporté comme cela, c’est parce que je suis membre du Bétar et du Likoud (le Bétar est le mouvement ‘de jeunesse’ du parti d’extrême-droite Likoud d’Ariel Sharon, NDR). C’est vrai. Je suis vraiment de droite. Mais cela n’a rien à voir avec ce que j’ai fait à Jénine. J’ai beaucoup d’amis arabes. Et je dis toujours, ne faites rien à quelqu’un qui n’a rien fait. Mais un homme qui a fait quelque chose, il faudrait le pendre, si cela ne tenait qu’à moi. Même une femme enceinte, il faut l’abattre sans pitié, si elle porte un terroriste. C’est comme cela que je pensais quand j’étais à Jénine. Je ne répondais à personne. M’en foutais. L’important, c’était d’aider nos soldats. Si j’avais pu rester trois semaines, cela aurait été plus amusant. J’aurais pu détruire tout le camp. Sans la moindre pitié.

« Toutes ces ONG et l’ONU qui nous emmerdent avec ce qu’on a fait à Jénine, qui en font tout un plat, ne sont que des menteurs. Beaucoup de murs ont explosé tout seuls, dès qu’on les effleurait. C’est vrai qu’au cours des derniers jours, on a écrasé le camp. Et c’était justifié. Ils avaient tué nos soldats. Et ils avaient la possibilité de se rendre.

« Aucun d’entre nous, pas seulement moi, n’a émis la moindre réserve. Qui aurait osé l’ouvrir ? S’il y en avait eu un, je l’aurai écrasé sous mon D-9. Voilà pourquoi cela ne me gêne pas de voir l’hectare complètement plat que nous leur avons laissé. Pour moi, c’est un terrain de foot : ils peuvent y jouer, c’est notre cadeau au camp. C’est quand même mieux que de les tuer. Maintenant, ils vont se tenir tranquilles. Jénine ne sera plus comme avant.

EPILOGUE

Deux jours après avoir quitté Jénine, « Ours kurde » a été admis dans un hôpital, souffrant de pneumonie. Les 75 heures d’affilée sur le D-9 avaient apparemment prélevé leur tribut.

Mais quelques jours après son retour à la maison, il fut réveillé en pleine nuit par le téléphone.

« J’étais à la maison, mais je ne me sentais pas bien », raconte Moshe Nissim. « A 4 heures du matin, le téléphone sonne. On me demande : ‘Etes-vous le père de Nati ? Venez vite à l’hôpital’. ‘Que se passe-t-il ? J’ai le droit de savoir’, je réponds. ‘Les nouvelles ne sont pas bonnes. Dépêchez vous’.

« Je fonce à l’hôpital Tal Hashomer. Une infirmière et un travailleur social m’y attendaient. Ils se préparaient à me dire que mon fils était mort, et qu’il était déjà mort à son arrivée à l’hôpital. Lésion cérébrale trop sévère. Ils voulaient me demander si j’étais d’accord pour donner les organes de mon fils. Mais soudain, l’infirmière court dans le service, elle revient, elle me dit qu’ils avaient posé des drains, que mon fils avait des chances de survivre. On en saurait plus dans les 72 heures. Nous, on a couru chez Rabbi Caduri pour avoir une amulette. Ca avait déjà marché pour le Bétar, lorsque le club était menacé de relégation en Division II. Le vendredi, ils nous ont rappelé à l’hôpital. Le petit venait de retirer lui-même son intubation respiratoire. Il s’était réveillé ».

Nati Nissim, 20 ans, est allongé dans son lit d’hôpital, au 5ème étage du Beit Levinstein, drapé des pieds à la tête dans l’uniforme jaune et noir de l’équipe de football du Bétar. « Papa », dit-il, « tu n’as pas oublié ? je dois assister à la demi-finale ».

Ours kurde, le visage chiffoné et les yeux rougis, se fige un instant, et essaie de ramener son fils à la réalité. « Nati », répond-il doucement, « je te l’ai déjà dit, le Bétar a perdu ». Nati rigole : « Me la fais pas. Je vais au match », et il tente de se lever. L’accident dont il a été victime lui a en fait fait perdre la mémoire la plus rapprochée. Il peut vous citer n’importe quel but marqué par le Bétar au cours des dix dernières années, mais il oublie presque instantanément une conversation qu’il vient d’avoir.

Le Kurde essaie de paraître le plus optimiste possible. Les médecins parlent d’un processus de convalescence et de récupération très long. On ne sait pas si Nati retrouvera toutes ses fonctions mémorielles, et encore moins quand. La situation financière du ménage n’est pas brillante non plus. Ronit, sa femme, peine à remplir le réservoir de leur Subaru fatiguée. Ours kurde parle de s’installer une tente à la porte de l’hôpital, mais pour le moment, il dort dans la voiture.

« Jénine a fait de moi un homme plus fort », clame-t-il. « Cela m’a aidé à oublier mes misères. Je pensais que cela ferait un nouveau point de départ dans ma vie, jusqu’à cet accident de Nati. Mais ce qui vient de lui arriver me montre les choses importantes. Maintenant, je vis pour mon fils. Le reste n’a pas d’importance ».

Ses amis réservistes ont manifesté leur sympathie, et proposé de l’aide. « Il s’est levé lorsque c’était important. Il y était, lui, au moment le plus grave », commente Haim Tamam, réserviste de la même unité. « Personne n’a bossé comme lui. « Et je ne connais personne passé par là où il est passé qui ne se serait pas tiré une balle dans la tête. Il nous a tous surpris ».

Pour Yeffet Damti, son compagnon à bord du tracteur à Jénine, une chose est sûre : « La prochaine fois, je pars avec lui, et lui seulement ».

Le Kurde, de son côté, remercie les officiers qui lui ont « laissé sa chance ». Ces derniers sont venus à l’hôpital lui tenir compagnie. Ils parlent de collecte d’argent. Au chevet du malade, ils papotent encore longtemps, se racontant des détails de la « campagne », jusqu’à ce qu’un médecin vienne leur demander d’aller se raconter leurs exploits ailleurs. Il y a des soignants arabes, explique le médecin, et ils pourraient être choqués par la conversation. D’ailleurs, un des patients arabes, hospitalisés dans la même salle, a déjà protesté.

COMMENTAIRES DE GUSH SHALOM

Vous venez donc de lire l’histoire incroyable et sincère de Moshe Nissim, supporter fanatique d’un club de foot et fauteur de troubles permanent, qui a demandé à la hiérarchie de son unité de réservistes le droit de participer à « l’action ».

« L’action » dont parle Nissim, ce fut la destruction sur une vaste échelle réalisée par l’armée israélienne dans de nombreuses villes et localités palestiniennes, en particulier dans le camp de réfugiés de Jénine.

On a envoyé Nissim dans le camp de Jénine, à bord d’un bulldozer de 60 tonnes, muni de ses 17 années de vie de raté, chargé de whisky et avec deux heures de « formation » en tout et pour tout.

Comme il le reconnaît lui-même dans l’interview « j’en avais appris assez pour passer la marche avant et aplanir du terrain ».

Cette histoire est peut-être caricaturale, et cet homme devrait être amené à répondre à beaucoup de graves questions. Mais Moshe Nissim ne diffère sans doute pas beaucoup de ces milliers de hooligans qui sèment le désordre dans les rues des villes d’Europe après des matches de football.

On imagine quand même mal l’armée britannique envoyer un supporter ivre et en colère du Manchester United dans les rues de Belfast aux commandes d’un D-9.

C’est bien pourquoi il nous faut interpeller le système qui a envoyé Nissim à Jénine pour y faire sa besogne de destruction. Ce système a un nom : c’est l’armée d’Israël.