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Naplouse, blessée dans la guerre contre son histoire

Après avoir traversé cette porte installée par l’armée israélienne en octobre 2000, la première impression est celle d’une ville arabe vivante, malgré une sorte de tension sensible dans l’air.

Située au nord de la Cisjordanie, Naplouse est la plus grande ville des Territoires palestiniens occupés, habitées par quelques 134.000 personnes. Avant le Second Intifada, époque à laquelle Israël a bouclé la ville, Naplouse était la clé de l’économie palestinienne. Depuis des siècles, sa production la plus connue est celle du savon à l’huile d’olive, un fait attesté par les quelques usines de savon traditionnelles qui restent.

Mais avant tout, Naplouse est le berceau de cinq millénaires d’histoire. Les vestiges de l’antique Shechem, à quelques kilomètres de la ville actuelle, avec ses murailles de pierres sèches, sont le témoignage spectaculaire des tout débuts de l’histoire de la région. Les Romains sont arrivés ensuite, ont rebâti la cité et l’ont appelée Neapolis, dont le nom de Naplouse est dérivé. La période byzantine a suivi, à laquelle a succédé l’arrivée de l’Islam, les invasions des croisés et l’ère ottomane, qui ont toutes laissé leurs traces sur Naplouse.

C’est donc peu étonnant que la Vieille Ville de Naplouse soit d’une étonnante splendeur. Ce labyrinthe de ruelles pavées conduit d’une vue surprenante à une autre. La structure architecturale dense de la Vieille Ville, faite d’allées étroites et de ruelles ombragées, suggère des milliers de récits.

Une autre source inépuisable d’histoires est Majde, coordonnateur culturel international et fan inconditionnel de Naplouse. « La plus grande partie de la Vieille ville date de l’ère ottomane, mais certains endroits remontent aux Romains. Al-Balad al-Qadima, comme est nommée la Vieille Ville en arabe, consiste en six quartiers principaux, chacun d’entre eux est relié à une des familles puissantes qui ont contrôlé Naplouse par le passé. Naplouse n’a jamais eu de murailles, comme Jérusalem par exemple, et le dessin de la ville, en labyrinthe, a fonctionné comme une défense. »

Mais la Vieille Ville n’est pas un musée. Au contraire, les rues sont animées et les nombreuses boutiques vendent de tout, des articles ménagers aux poulets à la mine triste. « C’est comme ça, bien sûr », dit Majde. « La Vieille Ville abrite toujours plus de 20.000 habitants qui y vivent et y travaillent. »

Naplouse a beaucoup souffert, ces dernières années. Bastion de la résistance, la ville subit les attaques sévères de l’armée israélienne depuis le début du Second Intifafa, en 2000, jusqu’à aujourd’hui même. « Il y a toujours des incursions israéliennes la nuit, Naplouse reste assiégée, en particulier la Vieille Ville », explique Majde. En plus des pertes humaines innombrables et des conditions de vie terribles que ses habitants subissent, Naplouse, en tant que ville, a été ravagée. Beaucoup de ces bâtiments historiques et éléments architecturaux ont été considérablement endommagés ou complètement détruits, une perte colossale pour l’héritage culturel de la Palestine.

En tant que puissance occupante, Israël est lié par la législation humanitaire internationale. En termes d’héritage culturel, ceci inclut la 4ème Convention de Genève de 1949, en plus particulièrement la Convention de La Haye de 1954 pour la protection de la propriété culturelle dans le cas de conflit armé. Selon ces traités, qu’Israël a signés, la destruction délibérée de sites d’importance historique ou culturelle est un crime de guerre.

Le raisonnement qui sous-tend la dévastation par Israël de l’héritage culturel n’est pas difficile à saisir. Selon Dan Cruickshank, journaliste à la BBC, « les bâtiments ont une signification immense dans le secteur. La propriété des immeubles est utilisée pour justifier des positions politiques et militaires. Les deux parties essaient de détruire l’histoire de l’autre pour tenter d’affaiblir le sentiment de propriété », explique-t-il dans un entretien avec The Guardian.

Une rue ombragée dans la Vieille Ville conduit à un endroit qui ressemble à un parking. Mais ce n’en est pas un. « Ici il y avait la plus ancienne savonnerie de Naplouse. Les Israéliens l’ont complètement détruite, juste avant de quitter la ville », dit Majde. Il fait référence à l’Opération Bouclier Défensif, en avril 2002, lorsque l’armée israélienne a réoccupé plusieurs villes palestiniennes importantes. « L’usine avait plus de 400 ans. Avec la savonnerie, 25 maisons mitoyennes ont été complètement détruites. De l’autre côté de la rue, la façade de l’église orthodoxe a aussi été endommagée. C’est l’ancien quartier chrétien, c’est pour ça qu’il y a plusieurs églises ici. »

Une petite porte dans la grille de métal, derrière l’usine de savon détruite, mène à un autre ground zéro de Naplouse. « Ici, c’est al-Khan », explique Majde. « Pendant la période ottomane, c’était quelque chose comme une grande auberge pour les voyageurs. Au rez-de-chaussée, il y avait des écuries et au premier étage, des tavernes et des logements. Un projet de restauration, entrepris par l’UNESCO, avait pour but de le réhabiliter et d’en faire un centre culturel, une auberge de jeunesse et d’y installer des boutiques d’artisanat. Tout a été également détruit en 2002. » Bien que le projet de restauration soit toujours en cours, le site est actuellement déserté, à part la présence d’un garde amical. « A cause du boycott international après les élections et la victoire du Hamas, le projet a été gelé il y a maintenant six mois », dit Majde.

Le prochain arrêt est l’un des quelques bains turcs qui restent dans la ville. « Nous avons eu trois invasions ici », explique Majde. « Chaque fois, le bain a été reconstruit. C’est beaucoup plus que des vieilles pierres. Ca parle de notre façon de vivre. Si des endroits comme celui-ci, ou la savonnerie, ou les mosquées, sont détruits, notre culture aussi sera détruite. C’est la raison pour laquelle il est si important de restaurer les bâtiments et notre mode de vie. »

La dévastation n’a pas pris fin avec les jours les plus durs du Second Intifada. L’armée israélienne continue à envahir la Vieille Ville presque toutes les nuits, à la poursuite de Palestiniens recherchés. Le résultat de cette violence quotidienne augmente. Majde souligne quelques détails frappants. « Dans la Vieille Ville toute entière, il ne reste pas une seule porte en bois ancienne. Elles ont toutes été détruites. »

Le prochain arrêt est une petite porte verte qui mène à une cour. Deux hommes s’affairent à nettoyer des gravats. « Cette maison a été détruite il y a deux mois par l’armée israélienne », expliquent-ils. « Les soldats ont prétendu qu’un Palestinien recherché faisait partie de cette famille, mais c’est faux. Ils ont fait exploser la maison après avoir obligé les habitants de sortir. Maintenant, il y a 50 sans abri ». Cette forme de punition collective et de destruction de la propriété et de l’héritage culturel sans obligation militaire est une violation grave des lois internationales. La partie la plus ancienne de la maison avait 400 ans et datait de la période ottomane. Aujourd’hui, c’est un tas de gravats mélangés aux affaires de la famille.

Juste à l’extérieur de la Vieille Ville, au bout d’une petite rue, une autre scène se révèle. Cet endroit, presque complètement couvert de détritus et coincé entre deux immeubles d’appartement, était un cimetière romain très bien préservé. Maintenant, c’est une catastrophe et Majde se souvient des événements qui l’ont causée. « En 2002, pendant l’invasion, les soldats israéliens ont brisé les tombes, au prétexte que des armes auraient pu y être cachées. Mais ils ont pillé le site, même les mosaïques qui étaient sur le sol. Maintenant, l’endroit est laissé à l’abandon. » Il y a eu des projets de restauration des tombes, avec l’aide d’une association italienne, mais là encore, à cause du boycott international, le projet a été stoppé. « La même chose est arrivé au musée. On ne sait pas très bien qui a pillé le musée, mais ça a eu lieu pendant l’occupation israélienne totale, donc c’est leur responsabilité. Il ne reste absolument rien, sauf quelques sculptures trop lourdes à bouger. »

Mais les Palestiniens ne sont pas sans reproche dans cette guerre contre l’histoire. Juste à l’extérieur de Naplouse, près du camp de réfugiés de Balata, des ruines calcinées en témoignent. Le bâtiment, connu sous le nom de Tombe de Joseph, est un site juif sacré. Dans les années 80, les colons juifs ont installé une école religieuse et un petit avant-poste autour du lieu saint, protégé par l’armée israélienne. Pendant les émeutes du mur occidental de 1996, des affrontements importants ont éclaté autour de la Tombe et elle a été abîmée. Réparée en octobre 2000, une foule de palestiniens en colère a chassé les colons et les militaires (1). La Tombe a ensuite été ravagée et est restée en l’état. Des détritus jonchent le sol noirci et les restes du lieu saint sont illuminés par le coucher du soleil qui passe à travers un grand trou dans le plafond.

Certains demanderont pourquoi s’inquiéter pour des vieilles pierres et des reliques ?

Ce ne sont pas seulement des bâtiments, mais des endroits où des gens vivent, travaillent et prient. En les détruisant, on détruit aussi l’art de vivre d’un peuple. Et des attaques contre l’héritage culturel sont des tentatives d’effacement de la mémoire collective d’un peuple. C’est la raison pour laquelle ces exemples ne sont pas seulement des dommages collatéraux dans le conflit israélo-palestinien, mais des victimes silencieuses dans une guerre contre l’histoire.

(1) On peut comprendre la crainte des Palestiniens de voir s’installer à Naplouse la même situation qu’à Hébron, où la Vieille Ville est colonisée de l’intérieur par les sionistes. (ndt)

Toon Lambrechts, photographe, travaille actuellement pour le Palestine Monitor à Ramallah.

Source : Electronic Intifada

Traduction : MR pour ISM

Publié par CAPJPO-EuroPalestine