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Les ventes d’armes françaises : quelle honte !

Le livre Ventes d’armes, une honte française détaille comment la France arme des régimes qui bafouent les droits humains. Une stratégie qui a hissé la France au rang de troisième exportateur mondial de matériel militaire

Une maquette de l’avion de chasse Rafale de fabrication française est exposée lors du premier salon égyptien de la défense au Caire le 3 décembre 2018

Dans Ventes d’armes, une honte française, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle, respectivement juriste à Amnesty International et journaliste, offrent un panorama détaillé des ressorts et enjeux commerciaux, politiques et juridiques d’un commerce pas comme les autres.

« Si la France a réussi à devenir en peu d’années l’un des plus importants exportateurs de matériels de guerre de la planète, c’est donc d’abord parce qu’elle accepte d’armer, partout dans le monde, et au rebours des grands principes qu’elle prétend défendre, d’infâmes tyrannies », notent Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle, les auteurs de « Ventes d’armes, une honte française ».

Le juriste à Amnesty International et le journaliste soulignent à travers des exemples précis ce qu’ils appellent « un particularisme français » : pour tenir la compétition du marché, la France vend des armes à des pays qui les utilisent contre leurs propres populations civiles.

Un commerce théoriquement encadré

En France, le principe semble simple : les ventes d’armes sont interdites à des États non membres de l’Union européenne, selon le Code de la défense. Quand elles sont autorisées, les ventes sont encadrées sur le plan interne par une procédure spécifique et, sur le plan international, par deux textes précis.

C’est à la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG), composée de représentants des ministères des Armées, des Affaires étrangères et de l’Économie et des Finances, qu’il revient d’examiner les demandes d’exportations pour accorder les dérogations officielles. Elle doit ainsi veiller à ce que les ventes respectent les engagements internationaux de la France en matière de droits humains, de paix et de sécurité, et veiller aux effets de ces ventes sur la situation intérieure du pays acheteur.

La CIEEMG s’appuie également sur le Traité sur le commerce des armes (TCA) et la position commune de l’Union européenne, instruments juridiques internationaux de régulation des transferts d’armes classiques qui prohibent les usages ou trafics illicites.

Selon ces textes qui lient la France, tout État signataire doit évaluer, « de manière objective » et « en tenant compte de tout élément utile », si la vente de ces armes risque de porter atteinte à la paix et à la sécurité, et si elles pourraient servir à « commettre une violation grave » du droit international humanitaire ou des droits humains, ou à « faciliter la commission » d’une telle atteinte. Si le « risque prépondérant » existe, l’exportation ne doit pas être autorisée.

Sur le papier, tout semble fait pour que les ventes soient encadrées. Mais les décisions et délibérations de la CIEEMG sont tenues secrètes car classées « secret défense ».

« Chez les élus ou dans la presse, ce silence semble aller de soi et peu s’y intéressent. Au fond, il y a une méconnaissance et un refus de savoir », indique Sébastien Fontenelle à Middle Est Eye.

La doctrine française en matière d’exportation

Mais depuis les années 60. En pleine guerre froide, face aux États-Unis qui s’étaient arrogés la clientèle des pays développés, spécialement ceux de l’Alliance atlantique (OTAN), la France avait orienté ses ventes vers « une clientèle particulière, composée notamment de pays dirigés par des régimes totalitaires, qui pour certains font l’objet de sanctions par ONU ».

« Cette industrie est sous perfusion d’argent public depuis toujours. On se souvient que quand Serge Dassault demandait la fin des aides sociales, Le Figaro [propriété du groupe Dassault] titrait sur la ‘’France des assistés’’. Mais les assistés, c’est le groupe Dassault » commente Sébastien Fontenelle.

Dans le Livre blanc de la Défense de 1972, les ventes d’armes sont présentées comme « un moyen d’aider des pays éventuellement soumis à des embargos à assurer  librement leur défense sans avoir recours aux puissances dominantes de chacun des deux blocs [atlantique et soviétique] ».

Un complexe militaro-industriel à la française

Une stratégie qui portera ses fruits puisque la France deviendra dans les années 70 le troisième exportateur d’armes, derrière les États-Unis et la Russie. Dans l’interstices des deux blocs, la France peut ainsi élargir ses ventes vers des pays aussi « recommandables » que l’Afrique du Sud de l’apartheid, la Grèce des colonels, le Portugal de Salazar ou encore l’Espagne de Franco. Hors Europe, les régimes militaires du Brésil et de l’Argentine seront également clients.

Cette doctrine a permis la constitution d’un capitalisme de l’armement qui imbrique étroitement intérêts privés et participation de l’État. Pour l’illustrer, les auteurs donnent en exemple la Société de gestion de participations aéronautiques (SOGEPA). Créée à la fin des années 1970, cette société publique avait pris une participation minoritaire de 20 % dans le capital de Dassault Aviation, entreprise clef de ce capitalisme militaire d’État.

Après l’élection de François Mitterrand en 1981, l’État augmente cette participation et devient omniprésent dans cette entreprise dont il est le principal client. Oubliant très vite les promesses de campagne de moralisation du commerce des armes, la France socialiste redevient le troisième plus important marchand mondial de matériels militaires.

Emblème de ce montage privé-public, le programme Rafale, du nom du nouvel avion de combat du groupe Dassault. Un programme tenu à bout de bras par l’État puisque l’armée française s’était engagée à en acheter 283 exemplaires, « mais dont aucun autre pays ne s’[était] encore porté acquéreur », et ce jusqu’en 2015.  

L’un des arguments répandus pour justifier cette doctrine française est celui de l’importance économique du secteur des armes en matière d’emplois. 270 000 emplois au début des années 70 et des centaines d’entreprises sous-traitantes. D’après les chiffres officiels, ce secteur pèse aujourd’hui 13 % des emplois industriels et emploie 200 000 personnes, de manière directe et indirecte.

Mais les auteurs montrent que cette « chère » industrie profite surtout à des intérêts privés. L’État accorde ainsi aux exportateurs des facilités fiscales et financières non négligeables.

Ainsi, la loi de finances de 1968 permet aux fabricants d’armes « d’obtenir une participation étatique au financement des opérations précédant la fabrication (étude, mise au point, industrialisation) d’un matériel qui ne correspondrait pas aux besoins immédiats de l’armée française ».

Une avance qui varie « entre 50 et 70 % des dépenses engagées », avec des facilités de remboursement, voire rien à rembourser, s’ils ne trouvent aucun acheteur. En cas de crédits publics pour augmenter la production de matériel, si l’exportation attendue n’a pas été réalisée, le gouvernement prend à sa charge une partie des dépenses effectuées, et l’armée française acquiert le matériel.

Des avantages qui font dire à Sébastien Fontenelle que « cette industrie est sous perfusion d’argent public depuis toujours. On se souvient que quand Serge Dassault demandait la fin des aides sociales, Le Figaro [propriété du groupe Dassault] titrait sur la ‘’France des assistés’’. Mais les assistés, c’est le groupe Dassault ».

Tout cela, dans un grand-écart constant entre l’affichage de principes portant sur les droits humains et la réalité d’un commerce soutenu auprès de régimes répressifs, notamment l’Égyptel’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis.

On se marre bien avec Sissi… quand on n’est pas égyptien !

« Le Drian n’a jamais rien fait sans l’aval de ses hiérarchies, de Hollande à Macron. Pourtant, malgré ses proximités avec des gens comme Sissi, il donne des leçons de façon péremptoire. On n’interroge jamais dans la presse ses amitiés singulières qui sont présentées comme un fait donné »

« Ministre de la Défense de Hollande et actuel ministre des Affaires étrangères d’Emmanuel Macron est surtout un super VRP inoxydable de l’armement français. Les auteurs décrivent des scènes étonnantes pour assurer les ventes, entre décorations et breloques distribuées à certains clients, en catimini parfois (comme la légion d’honneur accordée au président égyptien Abdel Fattah al-Sissi ou à l’ancien prince héritier saoudien Mohammed ben Nayef), et dîners officiels où « de petites maquettes reproduisant […] le chasseur-bombardier Rafale de Dassault Aviation » sont disposées entre deux plats.

Outre Jean-Yves Le Drian, la France peut aussi compter sur ses « attachés de défense adjoints armements » qui, auprès de dix-huit représentations diplomatiques françaises à l’étranger, ont pour seule mission le soutien des exportations d’armes auprès des autorités locales. Treize d’entre eux sont déployés, révèlent les auteurs, auprès de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.

Parmi les clients problématiques de la France, l’Égypte donc, notamment sous le régime d’Abdel Fattah al-Sissi. Dès sa prise de pouvoir en juillet 2013, emprisonnement d’opposants et répression meurtrière ont suffisamment alerté le grand parrain états-unien pour qu’il décide de geler jusqu’en 2015 ses livraisons d’armes.

La France n’aura pas ces pudeurs et lui déroulera littéralement le tapis rouge. Le généreux maréchal acceptera même de se substituer à la Russie dans l’achat de deux navires que Moscou devait initialement acheter à la France.

Remise de la légion d’honneur à Sissi par Macron

Pourtant, un rapport d’Amnesty International d’octobre 2018 démontre que des armes vendues par la France se trouvent « au cœur de la répression » de l’opposition égyptienne.

Autre conflit international dans lequel la France peut voir sa responsabilité juridique mise en question, celui qui oppose l’Arabie saoudite et son allié émirati aux Houthis au Yémen, notamment depuis qu’a été révélé que sur ce front, « les civils sont sous le feu des chars Leclerc et des avions de combat Mirage 2000 du groupe Dassault que la France, déjà très compétitive, a vendus respectivement aux Émirats arabes unis et au Qatar ».

Les ventes d'armes françaises : quelle honte !

Une situation qui, sur le plan international, a aussi alerté l’ONU, laquelle a averti que des violations des droits humains étaient perpétrées au Yémen « de façon généralisée et systématique », ainsi que des crimes de guerre.

Dans ce cas, les auteurs notent que « cette obstination » française à vendre des armes à Riyad l’« expose désormais à de possibles recours devant la justice ». Une possibilité soulignée également par Amnesty International, qui avait appelé, avec d’autres associations, à ce que la France « cesse de se rendre complice de crimes de guerre commis au Yémen ».

En 2018, l’association Action sécurité éthique républicaine (ASER) avait demandé au Premier ministre Édouard Philippe de suspendre les licences d’exportation de matériels de guerre à destination des pays impliqués dans la guerre au Yémen. Silence officiel pour toute réponse.Armes françaises au Yémen : Paris toujours dans le déni

ASER a donc saisi un tribunal administratif, qui s’est déclaré compétent, en faisant valoir que les licences accordées étaient « maintenues en violation des engagements internationaux de la France ».

Même démarche, la même année, de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) et d’Amnesty International France, qui ont saisi un cabinet d’avocats parisien pour un avis relatif aux ventes d’armes de la France à deux des pays les plus actifs de la coalition contre le Yémen : l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis.

Des actions en cours qui pourraient, si elles aboutissent, ébranler sur son fondement la doctrine française en matière de ventes d’armes. »

Par Hassina Mechaï pour Middle East Eye

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