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À propos des relations scientifiques avec Israël, une réponse (par Ivar EKELAND et Jean-Marc LEVY-LEBLOND)

(texte reçu le 7 mai, mis en ligne le 9 mai) – Avec beaucoup d’autres scientifiques de toutes nationalités, dont des Israéliens, nous avons signé un appel demandant aux gouvernements européens de suspendre les accords de coopération économique et scientifique avec Israël, jusqu’à ce que le gouvernement israélien se soumette aux résolutions de l’ONU et entame des négociations de paix sérieuses avec les Palestiniens (voir Libération du 15 avril). Certains d’entre nous font un pas de plus et ont pris un engagement individuel de ne plus coopérer avec les institutions israéliennes (voir http://www.pjpo.org/).


Ces prises de position ont suscité des réactions parfois violentes, allant jusqu’aux insultes et aux menaces. Les accusations les plus légères qui pèsent sur nous sont celles d’insensibilité, de naïveté, de légèreté et de bêtise. Nous serions insensibles à la mort de familles entières que des attentats-suicides viennent faucher dans leurs activités quotidiennes. Nous ne comprendrions pas la nécessité de défendre notre civilisation, dont Israël est le premier rempart, contre le fanatisme islamiste. Nous compromettrions le progrès de la science et l’unité de la communauté, en faisant des échanges scientifiques l’enjeu de considérations politiques. Les mesures que nous proposons nuiraient avant tout aux personnes que nous souhaitons aider, d’abord les Palestiniens, dans la mesure où bien souvent ils seraient impliqués dans des accords de coopération tripartites, ensuite ceux qui, en Israël, s’opposent à l’occupation, et qui se trouveraient être particulièrement nombreux dans ces universités et ces institutions que nous cherchons à isoler. Enfin, notre position, et le fait même que nous la rendions publique, ne ferait qu’accentuer le sentiment d’isolement qu’éprouvent les Israéliens à l’heure actuelle et qui serait la principale cause de leur intransigeance.

On peut répondre sur le même plan. Non, nous ne sommes pas insensibles aux morts ni aux assassinats. Cette terre prétendument sainte nous a réservé des spectacles horribles, qui sont devenus quotidiens depuis bientôt deux ans, et c’est même parce que nous les trouvons insupportables que nous voulons les faire cesser. Non, nous ne croyons pas en un gigantesque complot contre notre civilisation, si tant est que l’on soit d’accord sur ce qu’il faut entendre par là. Pour notre part, nous avons toujours défendu l’idée que tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droits, et nous tâchons de nous en faire l’écho. Non, nous ne pensons pas que les échanges scientifiques doivent être exempts de considérations politiques ou morales, ni que les intérêts de la communauté scientifique doivent primer sur ceux des peuples. Les accords de coopération entre l’Union Européenne et Israël avaient été conclus dans l’euphorie des accords d’Oslo, pour soutenir les perspectives de paix ; dès lors que le gouvernement israélien s’engage dans une autre voie, et détruit systématiquement toute l’infrastructure construite avec les crédits européens pour le futur état palestinien, ces accords sont détournés de leur but et doivent être suspendus. La communauté scientifique elle-même est capable d’agir (et donc de se diviser) pour promouvoir des causes qu’elle estime juste. On se souvient du mouvement en faveur des « refuzniks » de l’ancienne URSS, notamment des scientifiques juifs auxquels était refusé le permis d’émigration, et qui avait conduit nombre de collègues à boycotter les institutions soviétiques. C’était une époque où l’on se pressait davantage aux séminaires tenus dans des appartements privés que dans les conférences officielles à l’Université de Moscou.

L’argument suivant lequel le gel des accords de coopération nuirait aux scientifiques palestiniens n’est pas sérieux. Nombre d’entre nous sont allés en Palestine depuis 1992 remplir des missions de coopération scientifique, et ils n’ont jamais vu sur le terrain d’implication effective d’une université ou d’une institution officielle israéliennes. L’Union Européenne (et d’autres organisations internationales) ont bien cherché à susciter des coopérations tripartites, impliquant un centre israélien et un centre palestinien aux côtés d’un centre européen, mais jamais ces projets n’ont abouti, et ceci pour une raison très simple : les Palestiniens ne peuvent pas aller en Israël, ni même à Jérusalem-Est. Pour s’y rendre, il faut demander et obtenir un laissez-passer, valable une seule journée, et qui expire au coucher du soleil : à la nuit, il faut avoir franchi les “checkpoints” et être rentré chez soi. Non seulement les universitaires palestiniens ne peuvent pas coopérer avec les Israéliens, ils ne peuvent même pas coopérer entre eux : pour un habitant de la Cisjordanie, aller à Gaza est plus difficile encore que d’aller en Israël. Et il en a toujours été ainsi, pas seulement en ces temps d’affrontement, mais même aux meilleurs moments de ce que l’on a appelé le processus de paix.

L’argument suivant lequel nous découragerions ceux qui, en Israël, luttent contre l’occupation, et nous encouragerions les extrémistes, mérite d’être pris au sérieux. Mieux vaut sans doute convaincre les gens que de les contraindre. La question est de savoir que faire quand on n’arrive pas à convaincre ; elle appelle une décision qui engage la conscience de chacun, et nous ne pensons pas que soit possible une réponse universelle. Nous remarquons d’abord que, dans la société israélienne, la volonté de lutter contre l’occupation a conduit certains à prendre des décisions beaucoup plus courageuses : ce sont les soldats qui refusent de servir dans les territoires occupés, tout en affirmant qu’ils se battraient dès lors qu’il s’agirait de défendre Israël, ce sont les artistes comme Yaffa Yarkoni qui font connaître publiquement leurs positions et qui voient leurs galas annulés, ce sont les organisations comme Gush Shalom ou Ta’ayush qui organisent des missions pour protéger les Palestiniens contre les exactions de l’armée ou des colons. Il y en a beaucoup, ils sont l’honneur d’Israël en ce moment, et nous ne leur ménageons pas notre admiration. Si ces gens en sont venus là, à un prix personnel que nous ne pouvons que soupçonner, pourquoi, nous, devrions-nous nous taire ? Quant à nos collègues scientifiques, nous savons que nombre d’entre eux ne sont pas partisans de la politique actuelle ; mais nous souhaiterions que leur voix se fasse entendre plus haut. C’est en tout cas au niveau des institutions et des organisations israéliennes, liées au pouvoir d’État, que se situait notre appel à un moratoire, et aucunement au niveau des relations individuelles, que nous n’avons jamais souhaité rompre — en témoignent les nombreux et intenses échanges personnels que nous avons eus avec plusieurs de ces collègues à la suite de notre appel.

Pour comprendre notre démarche, il faut remonter au-delà des circonstances présentes et porter son regard dix ans en arrière. En 1992, les accords d’Oslo étaient signés, et toute la communauté internationale s’engageait dans la construction de la paix au Proche-Orient. Yasser Arafat arrivait à Gaza, et y installait le premier feu rouge ainsi que des plaques portant le nom des rues : après vingt-cinq ans d’occupation, la Palestine s’occupait d’elle-même. Sa diaspora rentrait, construisait des immeubles et ouvrait des commerces, l’Autorité Palestinienne nouvellement constituée construisait des routes et ouvrait des écoles. Sous la présidence de François Mitterrand, la France décidait qu’il fallait donner aux Palestiniens les moyens de l’autonomie, et s’engageait dans un vaste programme de coopération scientifique et économique. Depuis 1992, des centaines de boursiers palestiniens sont venus en France, et des dizaines d’universitaires français sont allés enseigner en Palestine. Tous avaient le sentiment de construire un pays, et de propager les valeurs fondamentales de laïcité et de démocratie.

Ce qui est détruit en ce moment, de manière systématique, et bien au-delà de ce que pourraient dicter de simples impératifs de sécurité, c’est tout ce que l’Europe a aidé à construire depuis dix ans, le soubassement même de la paix, tout ce qui pouvait faire de la Palestine un partenaire fiable pour Israël et donner aux Palestiniens des raisons de vivre. Les rues et les routes, construits avec les financements internationaux, sont défoncées par les chars et barrées au bulldozer. Plusieurs des institutions palestiniennes les plus importantes pour la construction d’un avenir pacifique et démocratique, comme le Ministère de l’Education, le Ministère de la Santé, le Bureau Central de Statistiques, ont été dévastées, les ordinateurs et les bases de données détruites. Pourquoi, si ce n’est pour effacer dix ans d’effort ? Nos collègues palestiniens subissent le sort commun de la population : empêchés de circuler, confinés chez eux lors des couvre-feux, scotchés à la télévision et au téléphone pour avoir des nouvelles. Les universités, quand elles ne sont pas occupées par l’armée israélienne, comme celle de Bethléem, sont de fait fermées la moitié du temps, car il y a toujours un barrage ou un couvre-feu qui empêche étudiants ou enseignants de s’y rendre. Et avec le blocage vient l’arrêt de l’économie, les étudiants n’ont plus d’argent pour étudier, les universités n’ont plus d’argent pour fonctionner, les professeurs travaillent double quand par chance l’université est ouverte, et touchent un demi-salaire quand l’université peut les payer. Entre une génération qui ne va pas accéder au savoir, et un corps professoral qui se délite, c’est la disparition d’un capital humain qui avait été constitué avec tant d’efforts.

Nous assistons à la destruction d’un pays au moment même où il se constituait en État et allait accéder à la responsabilité nationale et internationale sans laquelle on ne saurait tenir ses dirigeants pour responsables. Depuis trente-cinq ans, les Palestiniens sont privés de citoyenneté et de droits civiques, privés de territoire par l’expansion constante des colonies, étranglés par le réseau des routes interdites et la multiplication des contrôles. Voici maintenant que l’armée israélienne détruit systématiquement les infrastructures et les institutions de la société palestinienne, et que le gouvernement israélien n’ouvre d’autre perspective que celle de la capitulation sans conditions. C’est une politique délibérée, contraire aux valeurs universelles que nous défendons, et dans laquelle le gouvernement israélien actuel a engagé tous ses moyens. Sait-on par exemple que certaines universités israéliennes ont installé des antennes dans des colonies ? Le problème est bien plus politique que moral — ou plutôt : seul un jugement politique peut donner sens à une position morale. Il ne suffit plus de convaincre tel ou tel, il faut lutter au niveau des institutions. Tel est le sens de notre appel.

Ivar Ekeland, mathématicien, professeur à l’Université Paris-Dauphine
Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien, professeur à l’Université de Nice

Le 7 mai 2002