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UNE MISSION DE TROP (par le capitaine de réserve Haim Weiss)

(Lettre du Capitaine Haim Weiss au ministre de la Défense d’Israël, Benyamin Ben Eliezer, publiée par « Al-Awda News – The Guardian » (6 mai 2002)


Cher Ben Eliezer,

Je dois mettre par écrit les raisons qui m’ont amené à prendre l’une des
décisions les plus difficiles de ma vie : refuser de servir, comme officier
de réserve, en Judée-Samarie [Cisjordanie] et dans la Bande de Gaza.

Cette décision a été difficile à prendre pour deux raisons. D’abord et avant
tout, il s’agit d’une question de principe : Je crois que le fait de vivre
dans une démocratie entraîne autant d’obligations que de privilèges, et que
c’est mon devoir d’adhérer aux décisions de la majorité, sauf circonstances
exceptionnelles. La seconde raison est que, durant les nombreuses années où
j’ai accompli mon service de réserve, j’ai non seulement servi une cause
très importante, mais j’ai aussi forgé des liens étroits avec les soldats
de ma compagnie et de mon bataillon. J’ai beaucoup de mal à imaginer que
désormais je resterai tranquillement assis chez moi pendant qu’eux
accompliront des missions dangereuses. Néanmoins, la situation présente ne
me laisse pas d’autre choix que le refus. La conscience civique constitue un
fondement essentiel de la démocratie et des contrôles et équilibres qu’elle
requiert. L’Etat d’Israël a fait davantage qu’accorder à ses citoyens le
droit absolu de protester contre les injustices. En incluant la notion
d' »ordre manifestement illégal » dans son code des règlements militaires, il
impose à ses soldats de refuser d’exécuter des ordres immoraux ou contraires
aux valeurs qui fondent une démocratie. Dans mon optique, cette notion
signifie que, lorsqu’un soldat reçoit un ordre contraire à ses valeurs
morales, il doit non seulement refuser d’y obéir, mais encore rapporter
l’événement et s’assurer qu’il ne se reproduira pas. Un soldat qui n’agit
pas ainsi ne peut pas échapper à sa responsabilité morale en déclarant qu’il
n’a fait qu’obéir aux ordres reçus ; bien au contraire, il pourra être mis
en jugement. Cette prescription signifie que l’Etat et l’armée considèrent
le soldat comme une personne moralement autonome qui doit exécuter les
ordres à condition qu’ils n’aillent pas à l’encontre de ses valeurs morales.

La question la plus déclicate est celle de savoir ce qu’est exactement un
« ordre illégal ». Qu’est-ce qui est simplement inopportun ou désagréable, et
qu’est-ce qui est vraiment immoral ? Et dans quelle catégorie se situe ce
qui se passe actuellement dans les territoires occupés ?

L’ordre de tirer sur un enfant qui se trouve face à un barrage est
manifestement illégal. Mais si l’ordre donné est de tirer au-dessus de la
tête de l’enfant pour l’éloigner du barrage, le dommage qui lui est ainsi
causé sur le plan émotionnel suffit-il à rendre cet ordre illégal ? Est-il
illégal d’entrer, jour après jour, dans les foyers palestiniens au milieu de
la nuit ? Les perquisitions, les humiliations, les nombreuses erreurs
commises n’indiquent-elles pas que le traitement infligé à la population
palestinienne soumise à notre domination est manifestement illégal ?

Les prescriptions militaires ne disent pas clairement ce qu’est « un ordre
manifestement illégal » ; elles laissent à chaque soldat le soldat le soin
d’en juger. Selon mon interprétation, cette notion ne se limite pas aux
ordres ayant pour effet d’attaquer, tuer ou blesser des gens. Elle inclut
aussi les ordres qui conduisent à humilier des êtres humains, à leur enlever
le respect pour soi-même et à les priver des droits humains élémentaires
consacrés par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (document qui
a été signé par Israël).

Autrefois, je pensais que ma présence dans les territoires occupés avait un
sens. Je croyais que j’avais des solutions à offrir pour certains problèmes.
Aujourd’hui je suis convaincu que ma présence ne peut pas contribuer à
résoudre ces problèmes ; et je crois que les ordres donnés sont illégaux
parce qu’ils privent la population palestinienne de ses droits et libertés
élémentaires.

L’interdiction faite aux Palestiniens d’emprunter un certain nombre de
routes sans qu’on leur propose des routes de rechange ; les attentes
interminables aux barrages ; les nombreuses heures nécessaires pour
parcourir de faibles distances ; les humiliations ; les démolitions de
maisons ; les perquisitions incessantes ; les fusils braqués sur des femmes
et des enfants : tout cela fait de l’armée israélienne une force
d’occupation au comportement immoral, un comportement auquel je refuse de
m’associer. Ces actions de l’armée n’apportent rien à la sécurité d’Israël;
Elles ne servent qu’à protéger les implantations construites en territoire
conquis de manière parfaitement illégale. Notre conflit avec la population
palestinienne est dû à notre besoin de donner toute liberté de mouvement aux
colons, et non à la nécessité d’empêcher les kamikazes de pénétrer en
territoire israélien. Aussi longtemps que l’Etat d’Israël maintiendra les
implantations, il devra fatalement agir de manière immorale envers la
population palestinienne.

Outre les dommages importants que nous causons chaque jour aux Palestiniens,
nous faisons également du tort à notre propre société. Elle devrait être
fondée sur les préceptes moraux du judaïsme qui nous enseigne que
« bien-aimée est la personne créée à l’image de Dieu ». Au lieu de cela, nous
sommes en train d’élever une génération de jeunes gens violents, insensibles
à la souffrance d’autrui, qui ne voient pas dans les Palestiniens des êtres
humains comme nous, mais seulement des gens qu’il faut éviter et redouter.
Nous élevons une génération qui va jusqu’à empêcher les femmes enceintes,
les vieillards et les enfants de se rendre à l’hôpital. Je suis désolé que
l’on en soit venu là. Je serais très heureux de servir dans les Forces de
Défense d’Israël à condition que l’on me confie des missions dont l’objectif
n’est pas de contribuer à l’oppression de la population palestinienne qui se
trouve sous notre domination.

Sincèrement vôtre,

Capitaine Haim Weiss

Haim Weiss (32 ans) est capitaine de réserve dans un corps de blindés, et a
servi durant quatre ans dans l’armée israélienne au titre de son service
militaire. il achève actuellement une thèse de doctorat en Lettres
Hébraïques à l’Université Hébraïque de Jérusalem.