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RAPPORT DE LA 17EME MISSION CIVILE (9-15 juin 2002)

Voici le rapport de la 17ème mission civile en Palestine, effectué du 9 au 15 juin par Renée, Anne, William, Charlotte , Michèle , Sylvette,
Jean-Paul, Hadja, Marie, Youssef


17eme mission, 9 juin 2002

Les 8 membres de la 17 ème mission sommes arrivés hier séparément à Tel-Aviv. Le pilote nous a annoncé 42°avant l’atterrissage, et nous n’avons pas été déçus. Le briefing nous ayant préparés à un interrogatoire serré, nous étions un peu tendus dans la queue de la police des frontières. Etonnamment, certains d’entre nous sont passés en 5 minutes avec un ‘Welcome’, mais d’autres ont quand même été cuisinés un demie-heure.
A peine arrivés à l’hôtel à Jérusalem, avant même d’avoir un chambre, nous voilà partis avec notre mentor Youssef, à une manifestation des Femmes pour laPaix devant (ou presque) la résidence de Sharon. Quelques centaines de pacifistes israéliens, des représentants de missions civiles, de la LDH, des ‘Japonais pour la Paix’ bardés de caméras professionnelles. La présence des internationaux a l’air de les soutenir, mais il faut dire que ces femmes ont une pêche d’enfer.

Ce matin, rendez-vous avec Michel Warchawsky, fondateur de l’AIC (Alternative Information Center), un mouvement pacifiste israélo-palestinien, qui nous brosse un tableau du conflit du Proche-Orient. La situation est pire qu’avant les accords d’Oslo, car pendant l’occupation, il y avait des rapports très violents de subordination entre israéliens et palestiniens, mais il y avait des rapports. Maintenant, les israéliens ont complètement déshumanisé les palestiniens, il ne les considèrent plus que comme un fléau à éradiquer. D’ailleurs, nous avons perçus cette violence et ce mépris au passage d’un contrôle volant dans l’après-midi lorsque les soldats, des gamins arrogants, ont vu Hadja, membre de notre groupe en tenue traditionnelle algérienne. Depuis trois semaines , la situation a encore empiré, il faut un permis pour passer d’une ville à une autre.
Nous avons ensuite fait un tour de Jérusalem et des colonies qui l’encerclent avec Hassib, membre de l’organisation LAW. Confirmation d’un plan délibéré et machiavélique d’asphyxie des agglomérations palestiniennes – en zone A de Cisjordanie – par une ceinture de colonies, leur zone de sécurité et les ‘routes de contournement’. Ce plan est destiné à empêcher tout développement ultérieur, et même leur disparition éventuelle par expropriations successives. Youssef qui était venu là il y a 3 mois, a été choqué de l’apparition de nouvelles’ barres’ de colonies (vides à 30% malgré les énormes avantages consentis aux nouveaux colons) à la limite du camp de réfigoiés Sherafat dont plusieurs maisons, trop proches de la nouvelle colonie, ont été dynamitées.
Lorsque le taxi passe d’une route de colonie à une zone palestinienne du ‘grand Jérusalem’, pas besoin de nous le dire, les cahots de la route, les nids de poules, l’absence de macadam, et les poubelles pas ramassées parlent tous seuls. Et pourtant, c’est la même administration, et les palestiniens paient les mêmes taxes que les colons.
Après un excellent repas dans un restaurant d’Abou Dis (la soi-disant future capitale de l’état palestinien), nous allons voir un jeune couple franco-palestinien revenus depuis un an. Isabelle est institutrice au lycée français et Mohamad, après une formation de 5 ans en France, a créé le département de sciences de la Terre à l’université Arkouz à Abou Dis. Ils nous expliquent leurs efforts avec d’autres parents d’élèves pour négocier des conditions permettant de maintenir la scolarisation des enfants pendant les périodes de couvre-feu. Par ailleurs, les jeunes font l’objet de rafles fréquentes, surtout en fin d’année scolaire, avec chantage sur leur avenir (et le passage du bac) de façon à les retourner et à en faire des informateurs! Environ 20000 jeunes sont susceptibles d’avoir ainsi été ‘traités’.

Départ en taxi pour Bethléem et le camp de réfugiés de Dheisheh à 10 km de Jérusalem (quelle journée!). Sur la route (de colons) nous croisons des routes palestiniennes, allant vers les villages alentours, barrées par des talus des pierres et des gravats. Nous assistons au transfert d’une femme âgée et visiblement malade d’une ambulance à l’autre de part et d’autre du talus.
Après avoir passé un check-point, nous arrivons à Dheisheh où nous devons être hébergés au centre culturel Ibdaa de ce camp de l’UNRWA.
Abu Khalil, président du comité populaire du camp et coordinateur des comités des 60 camps de Cisjordanie, par ailleurs sociologue et ayant fait 13 années de prison en Israel, nous présente la situation politique et le fonctionnement du camp. Le camp, qui date de 1948, abrite 10 000 personnes sur environ 1 km2. Nous sommes frappés par la qualité de l’urbanisme et des constructions malgré la surpopulation évidente et la pauvreté. En autogestion, sauf pour ce qui concerne la santé et l’éducation qui sont du ressort de l’UNRWA, ce camp présente une organisation efficace, fondée sur la solidarité et la transparence totale de la gestion. 500 personnes étant inscrites en demande d’emploi, les 50 emplois fournis par les projets du camp, actuellement un complexe sportif féminin, une salle polyvalente (cinéma, théâtre), un cybercafé – sont attribués par roulement pour ne laisser personne de côté. Les femmes sont très impliquées dans l’animation du centre, en particulier les aspects sociaux et éducatifs. Les habitants du camp ne se laissent pas abattre et manifestent une détermination indéracinable.
Le comité est aussi porteur de la mémoire des 46 villages dont les réfugiés sont originaires (archives photographiques, livre de généalogie des familles, et films vidéo sur les villages détruits réalisés avec la population et les enfants, troupe de danse traditionnelle de niveau international).
Abu Khalil est fier de nous dire qu’il n’y a jamais eu aucun crime ni délit depuis la création du camp, et que les jeunes ont un niveau d’études élevé, en particulier les filles (45% ont l’équivalent d’un DEUG). Il nous répète avec insistance qu’ils ne sont pas des terroristes, mais des résistants: Israel a engagé une guerre d’extermination contre le peuple palestinien, la mort n’est pas un choix. Il nous rappelle aussi la responsabilité évidente de l’Occident dans ce conflit depuis le début.
De cette rencontre nous garderons le sentiment que les palestiniens défendent une cause juste. Ils gardent la force de sourire et comme dit Abu Khalil, “Nous rions, eux ont peur. Lorsqu’ils me voient, ils voient leur propre peur “.

17 eme mission, mardi 11 juin 2002

Aujourd’hui, notre programme était d‘assister à Jérusalem, au procès au cours duquel la Cour Suprême devait décider, ou non, de l’expulsion officielle des habitants palestiniens troglodytes de Yata près de Hébron (un précédent extrêmement grave). Au dernier moment, nous apprenons que ce procès a été reporté, selon une tactique courante pour démobiliser les militants.
Nous décidons donc de rencontrer Djalla, responsable d’une association de sauvegarde de la vieille ville de Jérusalem, elle dirige le centre Borg Laklak (“la tour de la cigogne“) qui fournit des activités aux enfants de Jérusalem-Est.
Elle nous explique que la vie à Jérusalem-Est devient de plus en plus difficile à cause des entraves permanentes à la liberté de circulation. Laquelle n’est de toutes façons accessible qu’aux bénéficiaires du statut de résident. Pour bénéficier de ce statut, qui donne droit à l’immaticulation jaune sans laquelle on ne peut pas circuler sur les routes ‘israéliennes’, il faut être en possession d’une carte spéciale. Pour l’obtenir, il faut: – habiter en permanence à Jérusalem
– y travailler
– et y payer les taxes
A tout moment, cette carte peut leur être retirée arbitrairement.
Le site de Borg Laklak, leg religieux palestinien contigu des remparts de la vieille ville, ne peut néanmoins échapper à l’annexion par les israéliens que si il est occupé en permanence. L’association y a donc créé récemment un gymnase, un terrain de foot et quelques autres activités, et c’est actuellement le seul lieu de respiration pour les habitants palestiniens de Jérusalem-Est, qui ne peuvent plus quitter la ville surpeuplée (63000 habitants sur moins de 1 km2) . Djalla rêve d’en faire un espace vert, avec terrain de sport, centre d’accueil et de rencontre pour les habitants.

Son exposé est interrompu par un appel téléphonique de Hassib, notre ‘guide’ de dimanche: l’armée israélienne est en train de détruire plusieurs maisons dans le secteur. Nous décidons de nous rendre sur les lieux, que nous trouvons avec difficulté. Arrivés à proximité, nous sommes stoppés par l’armée, et nous voyons défiler une dizaine d’engins énormes, accompagnés par une vingtaine de véhicules militaires en tous genres, qui viennent de terminer leur sale besogne. Des conducteurs d’engins nous regardent avec un sourire de joie mauvaise et un V de la victoire. Nous tentons de dialoguer avec les soldats. Certains sont totalement imperméables à nos arguments, ne nous répondant que par le nombre de victimes du terrorisme palestinien, un autre semble un peu déstabilisé par nos arguments. Si cela pouvait les amener à évoluer… Après la levée du bouclage, nous nous rendons sur les lieux à pied. Un des propriétaires, en larmes, nous supplie d’avertir l’opinion internationale de ce qui leur arrive. C’est leur seule consolation. Nous apprenons que la zone a été évacuée sur un périmètre de 1/2 km, et que la destruction des 5 maisons a duré 5 heures. Les familles auraient, paraît-il, été prévenues 48 heurs à l’avance, mais les habitants n’ont rien reçu, et ces démolitions les ont pris par surprise. De toutes façons, le délai, de 48 heures, aurait été trop court pour entamer toute démarche administrative. On nous explique aussi que les israéliens n’accordent pratiquement jamais les permis de construire demandés par des palestiniens, lesquels sont contraints à construire sans permis, de façon ‘illégale’. Les israéliens laissent les constructions arriver à leur terme, et ils viennent alors les détruire. Les économies d’unevie entière et de toute une famille englouties (100 000 euros pourla famille de Ahmed qui était parti travailler 5 ans en Allemegne). La rumeur court que demain ils reviendront pour un plus grand nombre encore de maisons du secteur, lequel est presque entièrement construit de cette façon ‘illégale’.

Nous partons ensuite pour Hebron (Khalil en arabe). Bien sûr, le trajet est entravé par les différents barrages où nous sommes obligés de changer de taxi. Dire que cette situation ubuesque est le quotidien des palestiniens…. A Hébron, nous rencontrons d’abord le directeur de la ligue internationale de la jeunesse palestinienne, Adli Dahna. Celui-ci insiste sur l’importance, pour eux, de la solidarité internationale et des témoignages pour lutter contre la propagande mensongère d’Israel à leur encontre, “qui aveugle avec des mots comme ‘démocratie’ou ‘état de droit’“. Il est conscient qu’Israel présente les internationaux comme des antisémites, mais il est persuadé que seule une mobilisation internationale peut freiner la politique actuelle d’apartheid. La survie à côté des colons est très difficile , et Israel fait tout son possible pour entraver le développement. Par exemple, ils ont construit un centrale électrique avec l’aide de l’Autorité palestinienne (gaz et solaire), mais les israéliens leur interdisent de l’utiliser. “Nous avons donné tout ce que nous pouvions pour la paix“ ajoute-t-il. “Nous avons négocié jusqu‘à accepter de garder seulement 22% de la Palestine originelle. Oslo se révèle une véritable supercherie. Ce qu’il faut c’est un partenariat global avec Israel. Israel ne pourra jamais nous ôter l’amour du pays malgré tous ces massacres. On ne peut accepter l’existence d’Israel sans un état palestinien en contrepartie“.
Puis nous visitons Hébron (120 000 habitants), ville divisée en deux parties, l’une sous administration palestinienne, l’autre sous administration israélienne. La ville palestinienne est très animée, vivante, active. Sans transition, nous entrons dans la partie sous administration israélienne . Elle comptait initialement 25 000 habitants, mais les mesures d’asphyxie appliquées par l’armée a fait fuir tous ceux qui en avaient les moyens. “Il ne reste que les handicapés et les pauvres“. La ville semble déserte, échoppes fermées. Des filets de protection tendus entre les maisons au-dessus de nos têtes protègent les passants des détritus, pierres, et autres objets (nous reconnaissons une chaise) jetés par les colons extrêmistes très violents qui habitent les étages supérieurs d’un côté des ruelles (ils surélèvent les constructions qui abritent les échoppes abandonnées après des semaines de fermeture imposée). La tension est très perceptible. De nombreux palestiniens ont été tués aux 7 points de contrôle de ce quartier. Les 521 colons sont protégés par 3000 militaires, choisis parmi les plus extrêmistes de l’armée, et ils peuvent tirer en toute impunité. D’ailleurs, l’un d’eux, qui montait la garde sur la terrasse de sa maison, nous a longuement mis en joue alors que nous prenions un café sur la terrasse d’un palestien voisin. Dans cette partie de la ville, ces derniers sont sous domination totale, très souvent soumis à un couvre-feu total. Chaque nuit des rafales éclatent. Les colons, quant à eux, installés en plein cœur de la ville, vivent repliés sur eux-mêmes, dans des maisons transformées en bunkers et inaccessibles.
Nous passons la nuit dans un hotel dans la partie ‘palestinienne’ de la ville, ce qui ne nous empêche pas d’être réveillés à plusieurs reprises par des tirs d’armes automatiques. L’armée israélienne fait son boulot ordinaire.

17 eme mission, jeudi 13 juin 2002

Deuxième jour dans la bande de Gaza. Au programme les camps de réfugiés du sud de la bande, Khan Younes, Rafah, présentation de la situation à l’antenne de Khan Younes des Droits de l’homme.
En fait, à notre arrivée, il y a déjà un agriculteur, M., complètement bouleversé: des bulldozers ont retourné sa propriété (potager et verger) dans la nuit et arraché tous ses arbres fruitiers. Déjà l’an dernier ils étaient venus et avaient détruits tous ses arbres (155 oliviers, 45 orangers, des palmiers-dattiers, et différents arbres fruitiers) vieux de 70 ans, sur cette terre qu’il avait achetée il y 15 ans à l’époque de l’administration militaire israélienne. Ils les avait replantés cette année. Son exploitation fait vivre 16 personnes. Originaires du nord, lui et sa famille avaient déjà été chassés en 1948. Selon ses propres mots : “Un arbre peut-il provoquer un colon? Pourquoi se vengent-ils sur mes plantes ? Nous ne sommes pas des héros, nous demandons seulement un pays et des droits comme n’importe quel peuple. Vue la noirceur de notre vie, nous finirons tous par devenir des terroristes. Pourquoi n’y a-t-il aucune commission d’enquête? Je vous demande de venir au village de Qarara et de voir ce qu’on a fait de mes plantations. Je vous invite tous à venir manger sur les ruines de mon jardin. Je vous demande de faire pression sur vos pays. Mon terrain est à côté de la ligne verte, on se disait bonjour (avec les israéliens) et voyez ce qui nous arrive. C’est quoi cette folie de s’en prendre à un arbre qui lance ses branches vers le ciel ? On leur a déjà laissé nos terres, alors qu’est-ce qu’ils veulent? Si j’avais une tête nucléaire je m’exploserais avec.“ En fin de journée nous nous rendons sur les lieux. On aperçoit au fond du champ un nuage de poussière soulevé par un énorme bulldozer militaire accompagné de 2 jeeps. Nous nous approchons, vêtus de nos T-shirts et en brandissant nos passeports. Long face à face tandis que les soldats nous observent à la jumelle et pointent leurs armes vers nous. Finalement, ils font mine de partir. Mais 5 minutes après nous voyons débouler une colonne de jeeps, de camions militaires, et deux tanks qui se dirigent vers nous et s’arrêtent à environ 5 mètres. Le fils aîné de M. est devant, nous, ivre de désespoir, un jeune olivier déraciné à la main, et interpelle les militaires. Nous ne sommes pas très fiers. Nous restons calmes et attentifs à ce qui est en train de se jouer. Nous évitons toutes provocations, mais nous demandons aux militaires la raison de leur présence. C’est, parait-il, pour “éviter que des terroristes ne se cachent derrière les arbres“ (de 1 mètre de haut!!). Ils nous pressent de quitter les lieux “pour notre sécurité“. Nous remontons alors rejoindre les paysans et les militaires palestiniens arrivés sur les lieux. M. nous montre son système d’irrigation goutte-à-goutte (15000 dollars) définitivement hors d’usage. Pourtant, malgré le choc, il nous dit “Je vais tout replanter avec mes fils“ tandis que son aîné exprime sa rage “Je ne veux plus de cette terre. Il vaut mieux la miner et la quitter“.
Cette situation est loin d’être exceptionnelle, elle est même tristement quotidienne et banale. Dans la même matinée et dans le même secteur, nous parlons avec deux familles qui ont subi des spoliations semblables, dont une vieille femme seule sous une tente. Sa maison et ses plantations ont été rasées. Avec l’aide des voisins, elle s’était installée sous une tente avec un confort relatif, et avait retrouvé une certain “bonheur“. Les bulldozers sont revenus et ont tout enseveli de nouveau, la tente, les vêtements, la vaisselle. Elle est maintenant complètement démunie.
Pendant les 3 derniers mois, il y a eu plus de destructions de maisons, d’arrachage d’arbres, de blessés et de morts que pendant les 20 dernières années.

Après avoir quitté le Centre des droits de l’homme le matin, nous nous rendons au ‘check-point’ de El Mawassi avec Jaber Wichah et Abdel Hamid Abou Samrah, responsables du Centre. El Mawassi est un village côtier en zone d’administration israélienne (selon Oslo),et il est séparé de la bande de Gaza par la grosse colonie de Gush Katif. Ce ‘check-point ‘est enfait un barrage militaire formé d’un mur de béton de plusieurs mètres de haut troué d’un ‘passage’constitué d’un muret d’un mètre qu’il faut enjamber pour passer, et entouré de bunkers. Il est célèbre pour les humiliations répétées qu’y subissent les habitants palestiniens du village. Pour rentrer chez eux, ils doivent même maintenant utiliser une carte magnétique! Ce village est complètement “fermé“, aucun visiteur ne peut y pénétrer.
Le barrage, fermé depuis 2 mois, a été réouvert quelques heures par jour depuis 36 heures. Ce matin en arrivant, nous avons vu une foule rongeant son frein, soumise au bon vouloir des militaires. Aujourd’hui, seuls les camions de ravitaillement et les hommes de plus de 55 ans (5 par 5, ni plus, ni moins) sont autorisés à passer. La seule ombre, abritant 4 femmes et des bébés sous ce soleil de plomb, était celle d’un camion. Nous avançons doucement, main dans la main suivis par le canon d’une mitrailleuse camouflée dans un bunker, franchissons le muret et négocions notre passage vers la plage (prétexte, bien sûr). Tout ce que nous obtenons, c’est le droit de faire quelques photos. Nous faisons demi-tour, et retournons vers la foule qui apprécie visiblement notre présence. A notre départ, le barrage s’ouvre et tout le monde se précipite (ce qu’ils sont sympas ces israéliens, quand même). On apprend un peu plus tard que seules les femmes ont pu passer, … et pendant une heure seulement !

Direction Rafah via l’aéroport de Gaza, toujours hors d’usage.
200 mètres avant l’entrée dans la ville, la route est coupée, et on doit faire le tour de la colonie: 20 minutes de route supplémentaires. Rafah, spectacle de désolation, rue principale déserte, magasins fermés, façades criblées de balles, et plus on s’approche de la frontière égyptienne, plus les maisons sont en ruines jusqu’à ce que l’on atteigne le ‘no man’s land’ additionnel tracé il ya plusieurs mois. Il suit la frontière sur 20 à 30 mètres de largeur en terre palestinienne, sous la surveillance des mitrailleuses automatiques. Cette bande est minée et le danger est tel que les grands frères rappellent les plus jeunes dès qu’ils s’écartent des maisons. Pour tracer ce no man’s land, 60 maisons ont été détruites le 10 janvier 2002 à 2 heures du matin, sans parler du réseau téléphonique, électrique et d’eau. Une famille vient nous chercher pour nous montrer les dégâts occasionnés par les tirs, et surtout nous parler du grave problème posé par la station d’épuration des eaux, hors d’usage depuis les opérations militaires. Les eaux usées stagnent, donnant des odeurs nauséabondes, et remontent dans les maisons. Les habitants vivent dans la peur des épidémies, surtout avec l’été qui arrive. Ils ont obtenu l’accord des israéliens pour effectuer les réparations, mais les militaires ne respectent pas cet accord, et lors de plusieurs tentatives ils leur ont tiré dessus. L’ingénieur municipal chargé des eaux nous demande une protection des missions civiles, durant quatre heures seulement, pour le démontage des pompes afin de réinstaller la station plus loin de la frontière. Il se charge d’organiser la partie technique, d’obtenir des voitures UN, d’appeler la presse pour le 24 juin, et compte sur la 18eme mission civile pour assurer leur protection.
Cette population terrorisée, qui n’a plus aucune activité économique, se sent abandonnée. C’est le seul endroit en Palestine où chacun de nous a senti qu’ils avaient perdu espoir.

17 eme mission, samedi 15 Juin 2002

Ramallah sous barbarie
Les palestiniens se lovent dans la terre et résistent pour préserver notre humanité

Arrivée à Kalandia, ‘check-point’ de Ramallah. Au barrage militaire une foule énorme attend sous le soleil. Les militaires ne laissent passer qu’une personne à la fois, et prennent tout leur temps pour scruter les documents qui leur sont présentés. Soudain, est-ce dû à notre présence?, ils laissent passer sur une file latérale, presque sans contrôle, les femmes et les enfant. Puis la situation se débloque (mais pour combien de temps?), ils appellent tous ceux qui possèdent la carte bleue des résidents de Jérusalem et qui vont travailler à Ramallah, c’est-à-dire tout le monde …., et enfin, notre délégation. Comme à El Mawassi et ailleurs, il semble qu’ils essaient de soigner leur image vis-à-vis des étrangers.
La ville de Ramallah est déchirée, des centaines d’entailles lézardent les immeubles, plusieurs maisons sont détruites. Nous sommes reçus par l’ONG LAW (association de défense des droits de l’homme et de l’environnement). Cette association se situe dans un grand immeuble à la fois centre commercial et siège de plusieurs associations. Un journaliste, Mr Ihab, nous présente la situation à Ramallah; il feuillette un album photo montrant les dégâts occasionnés par le premier raid de l’armée fin mars 2002, entre autres les bombardement des locaux entourant le Q.G d’Arafat, ainsi que ceux qui s’y sont ajoutés au cours des 4 derniers jours (Ramallah a été bouclé jusqu’à hier, l’armée y a fait des raids violents en représailles au meurtre d’un soldat israélien à Jérusalem lundi dernier). Il nous invite à visiter la ville bombardée de nouveau, donc, le 10 juin 2002. Au cours de la visite nous allons au ministère de la culture; les studios de 2 stations libres (une TV et une radio), pratiquement restaurés des destructions d’avril, sont de nouveau totalement détruits. Sur les murs les militaires ont tagué l’étoile de David et le chandelier à 7 branches et se sont offert le luxe d’y joindre le message suivant:

I thank you very much
You have a lovely station
We are greatly sorry for the damage
We all hope to meet you during better time
P.S. don’t forget to feed the fish
(à coté des débris d’un aquarium)

Nous sommes ensuite conduits vers un immeuble d’habitation tout neuf qui n’héberge que des civils (cadres pour la plupart). Habité depuis 3 mois, il a été criblé d’obus de tanks et de balles au cours des dernier jours: fenêtres arrachées, pièces emplies de gravats, baignoires tordues, etc. Mme Thuraga qui coordonne les droits de la femme dans l’association, nous informe qu’une mère de famille, L. veut témoigner. A la suite des évènements qu’il vient de vivre (qui faisaient déjà suite à des destructions lors du raid précédent), son mari a fait une crise cardiaque, il est hospitalisé. Nous sommes en face d’une femme qui relate les évènement dramatiques qu’elle vient de vivre, avec force et dignité.
« J’ai déjà une longue expérience de la guerre (elle a vécu à Chatila). Mais je n’ai jamais vu une armée aussi fasciste et raciste qu’au cours de ces deux ‘incursions’. L’armée israélienne est entraînée pour détruire et humilier tout ce qui n’est pas juif. J’ai la certitude que c’est une armée de lâches surarmés qui s’attaquent aux femmes et aux enfants. Je ne crois plus à une quelconque solitarité de la part de la société israélienne, pas même des pacifistes. Les israéliens sincères sont en nombre insignifiant, et ils ne sont pas parmi nous sous les bombardements. Ils ne manifestent jamais sur les check-point et autres lieux d’humiliation. Maintenant, ici les gens ne pensent qu’à ce qu’ils vont pouvoir manger, à enterrer leurs morts, à nettoyer les gravats. Les israéliens ont tout fait pour que les gens soient esclaves de ce quotidien qui nous étouffe.
Je les ai vus entrer chez moi et leurs hurlements cachaient leur peur. Lors de l’attaque de la fin mars aussi ils sont entrés, nous ont demandé de mettre les mains sur la tête, visage contre le mur. Ils ont regroupé 17 personnes de l’immeuble dans ce salon. Nous y sommes restés 72 heures avec interdiction de dormir. Puis au bout de 14 jours ils nous ont ordonné à tous de quitter l’immeuble dans les 5 minutes, ils ont pris nos pièces d’identité. Je revenais pourtant chaque jour chez moi et chaque jour ils m’humiliaient et me jetaient par terre. En partant, ils ont saccagé les appartements: ils ont répandu de l’huile et de la crème à raser sur la moquette, la télé était éclatée, les objets renversés, etc… Avec mes enfants, on était quand même heureux de retrouver « notre humanité ». On aimait cet appartement, on l’avait personnalisé (mon fils retrouvait la bibliothèque qu’il aimait tant)
Lors du dernier raid, il y a 4 jours, ils ont pris mon mari, et de 4h a15 h, ils l’ont utilisé comme « bouclier », lui demandant d’inspecter chaque appartement (les portes étaient explosées à la dynamite). Il avait 2 minutes pour en faire le tour et trouver « l’éventuel terroriste ». Quand les chiens policiers ont commencé à lui mordre les mollets, les militaires riaient, puis, devant lui, mitraillaient l’appartement. Ils ont détruit mon mari. Ils l’ont ‘tué dedans’..
Cette fois-ci, tous les locataires ont été rassemblés au bas de l’immeuble, les hommes avec les mains liées par des colliers Colson. Ils m’ont ensuite donné 10 minutes pour ouvrir en courant toutes les fenêtres sur les 5 étages, et ‘persuader le terroriste de se rendre’. Evidemment il n’y en avait pas puisque nous sommes tous des civils. Cela ne les a pas empêché de bombarder les appartements avec des chars placés des 4 côtés de l’immeuble. La violence des tirs d’obus était telle que nous avions l’impression que nos yeux sortaient des orbites et le souffle nous faisait tomber les uns sur les autres. Pourquoi détruire cet immeuble? Je leur ai dit que c’était lâche de s’attaquer à des civils. En voyant l’état de la chambre de mon fils, j’ai dit aux militaires qu’ils créaient la haine en moi. J’ai déja vécu les camps, le massacre de Chatila. Vivant au Canada, je rêvais de revenir chez moi dans un pays en paix. Ils font vraiment tout pour que l’on parte, mais moi je resterai; et même si moi je n’y arrive pas, mon fils vivra dans un pays libre.
Sachez qu’ici des femmes meurent en préparant le repas, en étendant le linge. Les gens tombent malades et ne peuvent pas être soignés. Il y a des enfants qui naissent et qui meurent sur les barrages. Les jeunes voient leur père tué ou humilié, ils n’ont plus d’espoir, et ils ne veulent plus aller à l’école. J’ai vu des militaires enlever à leur mère deux enfants de 1 et 4 ans, exigeant qu’elle parte à la recherche de son mari, soi-disant « terroriste » . Je n’avais jamais entendu de tels hurlements d’enfants. Et je pourrais vous raconter encore et encore bien des humiliations et des horreurs auxquelles se livre l’armée d’occupation israélienne lors de ces razzias.
Quand il y a des étrangers qui viennent dans ces moments très durs, cela nous soutient, cela nous donne l’impression d’exister. S’il vous plait, faites tout ce qui est en votre pouvoir pour faire savoir ce qui se passe ici “.

FIN